                                                                 PREFACE


                                          La carrire d'crivain de Camus commence et s'achve par le
                                       thtre. En 1936, g de vingt-trois ans, il fonde une troupe
                                       d'amateurs, le Thtre du Travail (plus tard rebaptis Thtre
                                       de l'quipe) et collabore avec trois amis  la composition d'une
                                       pice intitule Rvolte dans les Asturies. En 1959, quelques
                                       mois avant de mourir, il adapte pour la scne Les Possds,
                                       de Dostoevski. Clbrer collectivement une insurrection
                                       ouvrire correspondait  l'idal communiste qui l'anima
                                       pendant une brve priode de sa jeunesse.  l'poque o il
                                       adapte Les Possds, il dirige seul l'entreprise, croyant au
                                        spectacle total, conu, inspir et dirig par le mme esprit,
                                       crit et mis en scne par le mme hommel ;  ses yeux, en
                                       effet, adapter une oeuvre au thtre, c'est encore l'crire. Parce
                                       qu'il ne cessa de s'engager en faveur de la scne, voyant dans le
                                       thtre  le plus haut des genres littraires et en tout cas le plus
                                       universel2 , son oeuvre thtrale mrite pour le moins autant
                                       d'attention que ses romans ou ses essais.
                                          D'o vient donc qu'on n'en peut parler sans donner

     ditions Gallimard,                1.  Pourquoi je fais du thtre  (1959), in Tktre, rcits,
      1958, pour Caligula,             nouvelles, Pliade, p. 1727.
1993, pour la prface et le dossier.     2. Ibid., p. 1726.
8                           Prface                                                                Prface                              9
l'impression de plaider? Composes par un homme de mtier,            dure jusque pendant la premire moiti de la guerre avant de
les pices de Camus devraient tre apprcies d'abord comme des       s'effacer devant le  cycle de la rvolte , romans, pices et
performances thtrales. C'est particulirement vrai de Cali-         essais s'clairent mutuellement  lire ses Carnets, on a le
gula, qu'il crit  partir de 1938 avec l'intention d'y interprter   sentiment qu'ils forment un tout.
le rle principal, qu'il remanie pendant la guerre, retouche
aprs les premires reprsentations de 1945, puis  nouveau en
1957 et 1958, en fonction des nouvelles circonstances de sa           Sources historiques de Caligula
reprsentation.  Pice d'acteur et de metteur en scne ,
affirme-t-il, avant de s'tonner: Je cherche en vain la
philosophie dans ces quatre actes1.  D'autres l'y ont trouve            Marcel Arland avait dj, dans La Route obscure
pour lui. Camus lui-mme leur avait fourni des arguments :             (1924), fait d'un empereur romain, Hliogabale, un symbole
dans un compte rendu de La Nause, de Sartre (1938), il                de la rvolte contre la condition humainel. Grce aux Vies des
avait affirm, d'une formule qui n'tait pas sans risques,             Douze Csars, de Sutone, Henry de Montherlant se dcouvre
qu'  un roman n'est jamais qu'une philosophie mise en                 des affinits avec d'autres figures impriales; il les exprimera
images . Et si on appliquait la mme dfinition au thtre ?          en 1927, dans Aux fontaines du dsir :  Lorsque, petit
Dans Le Mythe de Sisyphe (1942), il prcisera heureuse-                garon, je lisais et relisais les Douze Csars, j'y mettais trop
ment sa pense en'opposant les grands romanciers, ou                 de passion pour n'tre pas averti que les fils les plus secrets du
 romanciers philosophes , aux  crivains  thse  : ces            temprament me liaient  ces hommes-l. Leurs excentricits,
derniers transposent dans leur oeuvre, telle quelle, une  pense      mme quand je les blmais, me paraissaient naturelles; il le
satisfaite , au contraire des crivains philosophes qui utilisent    fallait bien : je sentais en moi le terrain d'o elles fussent nes
leurs propres personnages et leurs propres symboles pour               dans des circonstances pareilles2.  C'est par son professeur de
approfondir une pense personnelle, toujours en recherche.            philosophie Jean Grenier que Camus eut accs  Sutone, en
Caligula offre un message assez ambigu pour qu'on lui                  1932 :  Lorsque devant Albert Camus (en I re Suprieure) je
pargne la vilaine tiquette de  pice  thse  ; mais ne peut-      citais et vantais les Vies des douze Csars de Sutone, je le
on y voir, sans faire offense  la qualit du spectacle, une          faisais du point de vue romantique et d'annunzien. Le mot de
 pice philosophique  ?  Chez certains crivains, dclare           Caligula condamnant coupables et innocents indistinctement :
encore Camus, il me semble que leurs oeuvres forment un tout o        " Ils sont tous coupables ! " me ravissait par son audace
chacune s'claire par les autres, et o toutes se regardent2.         impassible. Un Nietzsche barbare -- voil quel tait pour moi
 Chez lui, prcisment, au sein du  cycle de l'absurde , qui
                                                                         1. Le mme personnage inspirera  Artaud un roman, Hliogabale
   1.  Prface  l'dition amricaine du Thtre  (1958), ibid.,    ou L'Anarchiste couronn (1934).
p. 1729-1730.                                                           2. Henry de Montherlant, Aux fontaines du dsir, Bernard Grasset,
  2. Actuelles II, in Essais, Pliade, p. 743.                        1927, p. 205 et Pliade, Essais, p. 311.
10                           Prface                                                                 Prface                               11
                                                          1
cet empereur (et pas seulement un malade ou un fou ).               voeux du peuple romain  par ses actes de gnrosit. Mais il
vingt ans, Camus lit un essai de son professeur intitul Les          cda bientt  un dsir effrn de puissance,  d'tranges
les (1933) :  L'branlement que j'en reus, l'influence qu'il       obsessions ( Les nuits o la lune brillait dans son plein, il
exera sur moi, et sur beaucoup de mes amis, je ne peux mieux         l'invitait frquemment  venir l'embrasser et partager sa
les comparer qu'au choc provoqu sur toute une gnration par         couche ) et s'adonna  la dbauche, entretenant des relations
Les Nourritures terrestres 2 .  Au chapitre intitul  L'le         incestueuses avec ses soeurs, particulirement avec Drusilla. Il
 de Pques , Jean Grenier raconte qu'il avait un jour prt          se plaisait  humilier les snateurs et, en prsence de leurs
 l'ouvrage de Sutone  un boucher souffrant. Les atrocits           maris, les femmes de bonne condition. Il se chargeait lui-mme
 commises par Caligula ravirent le malade :  Voil des durs,         de procder, avec d'incroyables raffinements de cruaut, aux
 disait le boucher. Ah! que la vie est belle! Votre lecture m'a       excutions qu'il prononait au gr de ses caprices. Il organisait
fait du bien3.                                                       des spectacles o il se donnait la vedette, ainsi que des concours
    Fils de Germanicus et d'Agrippine, Caius Caligula (12 ap.         de posie. Il mourut finalement de la main de Cherea ; plus
J.-C.-41) devint empereur de Rome en 37. Il prit assassin,          exactement, celui-ci l'aurait frapp par-derrire, donnant ainsi
 victime d'une conjuration. D'aprs Sutone, son surnom               le signal de l'excution aux autres conjurs.
 (diminutif de caliga, chaussure de soldat) lui venait du fait            La destine de Caligula avait inspir  Alexandre Dumas
 qu'il avait grandi parmi des militaires. Il avait  la taille        une  tragdie1 . Camus prsente son oeuvre plus vaguement
 haute, le teint livide, le corps mal proportionn, le cou et les     comme une  pice en quatre actes . // va y attnuer la laideur
jambes tout  fait grles, les yeux enfoncs et les tempes creuses,   de l'empereur, son indication  II est moins laid qu'on ne le
 le front large et mal conform, les cheveux rares, le sommet de      pense gnralement2  faisant implicitement rfrence, pour
 la tte chauve, le reste du corps velu [...]. Quant  son visage,    l'inflchir,  la tradition rapporte par Sutone. Quant au
 naturellement affreux et repoussant, il s'efforait de le rendre     reste, il reprend  l'historien de nombreux dtails et pisodes du
 plus horrible encore, en tudiant devant son miroir tous les jeux
 de physionomie capables d'inspirer la terreur et l'effroi4 . //        1. Caligula, tragdie en cinq actes et en vers, cre  la Comdie-
 ne put, ds son jeune ge, contenir sa nature  cruelle et           Franaise le 26 dcembre 1837 et qui n'eut que vingt reprsenta-
 vicieuse . Au dbut de son rgne, pourtant, il  combla les         tions. La critique et le public furent scandaliss de voir ds le
                                                                      prologue un ivrogne sur la scne du Franais. Par une singulire
                                                                      hardiesse, Dumas avait fait de Messaline le principal personnage
   1. Jean Grenier, Albert Camus. Souvenirs, 1968, p. 59, II faut     fminin de la pice ; il avait en outre rajeuni Cherea (ainsi qu'il s'en
comprendre  premire suprieure prparatoire , nom donn alors      expliquait dans une Prface) ; celui-ci, du reste, ne participait pas 
 la classe de lettres suprieures, ou hypokhgne.                    l'excution finale de l'empereur. La pice fut reprise en 1888 
   2. Prface de Camus (1959)  Jean Grenier, Les les, L'Imagi-      l'Odon dans une mise en scne de Porel, avec une musique de
naire, Gallimard, 1977, p. 9.                                         scne compose par Gabriel Faur (Caligula, op. 52).
   3. Les les, d. cite, p. 106-107.                                   2. Cette indication figure dj dans la version de 1939 telle
   4. Nous nous servons de la traduction de Henri Ailloud, Les        qu'elle apparat sur le manuscrit que nous donnons en annexe. Voir
Belles Lettres, 1932, et Folio, 1975.                                 p. 190.
12                      Prface                                                              Prface                        13
caractre et de la vie de Caligula, et jusque certaines phrases               b) Mpris des grands
comme  Tue-le lentement pour qu'il se sente mourir  (IV, 4),                c) Mort de Drusilla. Fuite de Caligula
ou  Je suis encore vivant !  (IV, 14), prononc par                 III.
l'empereur avant de mourir; Sutone avait crit prcisment :         Fin : Caligula apparat en ouvrant le rideau :
 tendu  terre, les membres replis sur eux-mmes, il ne            Non, Caligula n'est pas mort. Il est l, et l. Il est
cessait de crier qu'il vivait encore.  Deux noms mentionns par   en chacun de vous. Si le pouvoir vous tait donn, si
Sutone fournissent  Camus des rles de premier plan :            vous aviez du coeur, si vous aimiez la vie, vous le
Cherea et Casonia. Cherea tait un  tribun d'une cohorte          veniez se dchaner, ce monstre ou cet ange que vous
prtorienne que Caus, sans considration pour son ge avanc,     portez en vous. Notre poque meurt d'avoir cru aux
avait coutume de stigmatiser, par toutes sortes d'outrages,        valeurs et que les choses pouvaient tre belles et cesser
comme un homme mou et effmin . Un  vieux patricien ,          d'tre absurdes. Adieu, je rentre dans l'histoire o me
dans la pice reoit ces outrages et frappe finalement             tiennent enferm depuis si longtemps ceux qui crai-
l'empereur dans le dos, tandis que Cherea s'oppose  lui avec      gnent de trop aimer '.
noblesse -- ainsi le tyrannicide rpond-il chez lui  un idal
politique, non  une vengeance personnelle. Quant  Casonia,          Camus avait dj manifest son intrt pour la tragdie de la
chez Sutone, elle  n'tait pas d'une beaut remarquable ni       condition humaine dans La Mrt heureuse, roman pour
dans la fleur de l'ge; de plus, elle avait dj eu trois filles   lequel il prend des notes ds 19362, et o l'on relvera, pour
d'un autre mari, mais elle tait perdue de dbauche et de          Vanecdote, que deux chats s'appelaient, comme ceux de Camus
vices . Elle reoit, dans la pice, un rle conforme  ces        lui-mme, Cali et Gula3. Dans ce premier roman, le hros,
penchants.                                                         Mersault, tuait Zagreus, nom dmarqu de celui que, d'aprs
                                                                   Nietzsche (La Naissance de la tragdie, chap. X), les
                                                                   anciens attribuaient  Dionysos souffrant. Ce meurtre tait
                                                                   celui  d'un nietzschen qui fabrique lui-mme sa libert et son
Caligula et le cycle de l'Absurde                                  bonheur, crit Roger Grenier, qui note que dam cette
                                                                   bauche,  la notion d'absurde n'a pas encore vu le jour.
  Caligula apparat pour la premire fois dans les Carnets         Mersault veut vivre et tre heureux4 . La prise de conscience
de Camus  la date de janvier 1937  .                           que les hommes meurent et ne sont pas heureux, comme
                                                                   l'exprimera Caligula (I, 4), marque un tournant dcisif dans
Caligula ou le sens de la mort. 4 Actes
    I -- a) Son accession. Joie. Discours vertueux                   1. Camus, Carnets, l (mai 1935-fvrier 1942), 1962, p. 43.
          (Cf. Sutone)                                              2. Publi par Jean Sarocchi dans Cakms Albert Camus, 1, 1971.
          b) Miroir                                                  3. Voir ibid, p. 132-133.
   II. -- a) Ses soeurs et Drusilla                                  4. Roger Grenier, Albert Camus. Soleil et ombre, 1987, p. 75-76.
14                         Prface                                                                  Prface                           15
l'oeuvre de Camus. Qu'il hsite, pour formuler sa pense, entre        deux ans  l'baucher. Son anne 1937 est marque par une
plusieurs formes littraires, on en a le soupon en lisant dans les    intense activit journalistique, politique et thtrale (il monte
Carnets (juillet 1937) :  Pour le Roman du joueur  ; or, le          notamment le Promthe enchan d'Eschyle), elle consacre
manuscrit de Caligula portera en sous-titre  Le Joueur . En          ses dbuts d'crivain avec la publication de L'Envers et
avril 1938, il note :  Expdier 2 Essais. Caligula. Aucune            l'endroit en mai. Mais c'est aussi une anne de crise morale.
importance. Pas assez mr. Publier  Alger , puis, en juin            Empch de se prsenter  l'agrgation de philosophie par la
1938 :                                                                 tuberculose, dont il avait subi les premires atteintes  l'ge de
                                                                       dix-sept ans, il se croit condamn par cette maladie qu'il
  Juin. Pour l't :                                                   considre comme  mtaphysiquel . La perspective d'un poste
     1) Finir Florence et Alger.                                       d'enseignant  Sidi Bel Abbs lui donne la peur de l'ennui, de
     2) Caligula.                                                      la  solitude  et du  dfinitif de ces  40 heures  sur
     3) Impromptu d't.                                               lesquelles il projette d'crire un essai.  la fin de l'anne, il
     4) Essai sur thtre.                                             quitte le parti communiste auquel il avait adhr en 1934, Que
     5) Essai sur 40 heures.                                          faire de sa vie quand le besoin perdu d'absolu ne trouve nulle
     6) Rcrire Roman. ,                                              part de rponse, quand on aime le monde avec la force du
     7) L'Absurde,                                                     dsespoir et avec une crainte de le perdre qui en fait mieux
                                                                       encore ressortir les beauts? Entre l'exaltation lyrique, qui
un peu plus loin, toujours en juin 1938 :  Caligula : " Ce que        aboutira  Noces, et l'ironie cruelle qui inspirera Caligula,
vous ne comprendrez jamais, c'est que je suis un homme                 la frontire est tnue, comme celle qui spare le sentiment du
simple ".                                                             tragique et le jeu.
   En dcembre 1938 enfin :                                               Pendant ces mois de gestation, Camus  parlait constam-
                                                                       ment de Caligula et surtout le jouait2. Sans doute
   Pour Caligula : L'anachronisme est ce qu'on peut                    continue-t-il  le jouer   l'poque o il compose vraiment sa
inventer de plus fcheux au thtre. C'est pourquoi                   pice. Il crira plus tard dans sa  Prface  l'dition
Caligula ne prononce pas dans la pice la seule phrase                 amricaine du Thtre  (1958) :  Je destinais cette pice
raisonnable qu'il et pu prononcer :  Un seul tre                    au petit thtre que j'avais cr  Alger et mon intention, en
qui pense et tout est dpeupl.                                       toute simplicit, tait de crer le rle de Caligula. Les acteurs
   Caligula. J'ai besoin que les tres se taisent                     dbutants ont de ces ingnuits. Et puis j'avais 25 ans, ge o
autour de moi. J'ai besoin du silence des tres et que
se taisent ces affreux tumultes du coeur. 
                                                                        1, Tmoignage de Max-Pol Fouchet, cit par Herbert R. Lot-
                                                                      tman, Albert Camus, 1978, p. 58.
   Ainsi, alors qu'il avait esquiss le plan et le dnouement de        2, Tmoignage de Christiane Galindo, cit pai A. James Arnold,
la pice au dbut de 1937, Camus continua-t-il pendant prs de        dans Cahiers Albert Camus, 4, 1984, p. 136.
16                              Prface                                                            Prface                          17
                                    l
l'on doute de tout, sauf de soi  C'est bien l'ge attribu par           L'laboration de Caligula, du moins dans la version dite de
Sutone  Caligula quand il devient empereur, et que Camus             1941, est galement insparable de celles de L'tranger et du
mentionne jusqu' l'dition de 1944 inclusivement dans la              Mythe de Sisyphe, publis l'un et l'autre en 1942. Dans ses
distribution de la puce. Avec son personnage, il a en commun,          Carnets, Camus note  la date du 21 fvrier 1941 :
non seulement l'ge, mais la soif d'absolu. Ce n'est pas,              Termin Sisyphe. Les trois Absurdes sont achevs.  Les
l'vidence, un rle de composition qu'il se destine; la                deux autres sont videmment Caligula et L'tranger.  ses
rectification apporte au physique de l'empereur tend  le            yeux, on ne peut pas dire que l'homme ou le monde soient
confirmer. Quand Grard Philipe crera le rle, en 1945, le            absurdes en eux-mmes :  Ce monde en lui-mme n'est pas
 // est moins laid qu'on ne le pense gnralement  deviendra         raisonnable, c'est tout ce qu'on en peut dire. Mais ce qui est
plus franchement encore une litote.                                   absurde, c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce dsir
   Pour A. Jams Arnold2, la pice a profit de l'abandon de           perdu de clart dont l'appel rsonne au plus profond de
La M o r t heureuse autant que de la composition de                    l'homme  (Sisyphe). Les rponses  l'absurde numres
L'tranger. La Mort heureuse et Caligula commencent                    dans le Mythe se retrouvent  des degrs divers illustres dans
par une mort : meurtre de Zagreus par Mersault pour la                 la pice :  donjuanisme  (dont le got de la dbauche de
premire oeuvre, mort de Drusilla, soeur et matresse de               l'empereur offre une dsesprante caricature),  rvolte grce 
Caligula, pour la seconde. (On se rappelle que dans le premier        l'art  (rduite elle aussi  des manifestations drisoires) ;
plan de la pice, qui suivait le rcit de Sutone, la mort de         mais c'est plus encore le  nihilisme  qu'incarne Caligula, en
Drusilla devait n'intervenir qu'au fil de l'intrigue. Ce              se fondant  sur un au-del humain qui est un pur nant pour
dplacement est donc capital pour l'action et le sens de l'oeuvre.)    l'hommel . Il faut rpudier les dieux, non tenter de s'galer 
La deuxime phase est dans les deux cas celle de la vie effrne      eux, pour prouver pleinement la libert  laquelle nous sommes
(le jeu). La troisime et dernire est une nouvelle mort : celle de   condamns. Tandis que Sisyphe est heureux de rouler avec
Mersault, qui s'teint heureux, victime de la tuberculose; celle      abngation et lucidit son rocher (du moins Camus postule-t-il
de Caligula, qui tombe sous les coups des conjurs. Tandis que        ce bonheur avec une nergie qui peut apparatre comme celle du
La Mort heureuse, parseme de traits autobiographiques,               dsespoir), Caligula, en prtendant conqurir la lune, dserte la
racontait la vie d'un modeste Franais d'Algrie, Caligula            condition humaine. Le dnouement de la pice permettra en
met en scne un homme investi du suprme pouvoir terrestre.           outre de mditer sur la phrase initiale du Mythe de
Aucun des deux ne peut atteindre l'absolu, mais parce que             Sisyphe :  // n'y a qu'un problme philosophique vraiment
Caligula a l'illusion de pouvoir l'approcher, l'infranchissable       srieux : c'est le suicide.  Ayant affirm une  envie de vivre
marge qui l'en spare sera un cruel rvlateur de l'absurdit de      et d'tre heureux  (III, 6) qui ne peut reposer que sur la
la condition humaine dans son ensemble.                               conviction que certaines actions sont plus belles que d'autres,

  1. Thtre, rcits, nouvelles, Pliade, p. 1729.                      1. Andr Nicolas, Albert Camus ou le vrai Promthe (1966),
  2. Cahiers Albert Camus, 4, p. 141 et suiv.                          Philosophes de tous les temps , 1973, p. 60.
18                           Prface                                                                 Prface                            19
Cherea annonce tranquillement  son empereur, pour qui toutes              Aprs une longue priode de maturation, Camus avance
les actions sont  quivalentes , qu'il doit disparatre.               rapidement dans la composition de sa pice de dcembre 1938 
Prvenir Caligula de l'excution qui l'attend, c'est changer           juillet 1939. Le 19 de ce mois, il crit  fean Grenier :  Si
d'avance cette excution en une manire de suicide. En tuant de        j'avais du temps, j'aimerais parler du thtre (par exemple les
ses propres mains Caesonia, complice qu'il accuse d'un got             thmes feuilletonesques chez Shakespeare). Mais en ce moment
pour la dbauche qui ne fait que reflter le sien, Caligula            je termine ma pice sur Caligula. C'est la premire fois que
accomplit le premier pas vers le meurtre expiatoire auquel il          j'cris pour le thtre et c'est une technique trs diffrente : des
consentira finalement.                                                  ides simples -- ou plutt une ide simple, toujours la mme,
    Les parents de Caligula avec L'tranger apparaissent               des situations qui frappent, des contrastes lmentaires, des
 d'emble puisque l'action des deux oeuvres est dclenche par la       artifices assez grossiers mais entranants et quand c'est possible
 mort d'un tre cher : Drusilla pour Caligula, la mre pour             des brves et des longues dans le rcit, une sorte de haltement
 Meursault. Caligula et Meursault ragissent tous deux au              perptuel de l'action1.   Christiane Galindo, qui avait dj
 deuil qui les frappe d'une manire inexplicable pour leur              dactylographi en 1938 le premier jet de La Mort heureuse,
 entourage : le premier s'clipse durant trois jours, le second fait    il crit, le 27 juillet, en lui annonant qu'il va recopier le
 montre d'une totale indiffrence. Leur dcalage par rapport au         manuscrit de sa pice pour le lui envoyer :  Je ne peux
 monde les conduit, le premier  multiplier les occasions de            dtacher mon esprit de Caligula. // est capital que ce soit une
 dbauche, le second  chercher les plaisirs de la chair grce         russite. Avec mon roman et mon essai sur l'Absurde, il
 une seule femme, Maria. Tous deux se laissent ensuite                 constitue le premier stade de ce que maintenant je n'ai pas peur
 entraner au crime, Caligula dlibrment, Meursault machi-           d'appeler mon oeuvre. Stade ngatif et difficile  russir mais
 nalement. En dpit du caractre diffrent des deux personnages,       qui dcidera de tout le reste 2.  A.James Arnold croit que Jean
 tout se passe comme s'ils avaient t l'un et l'autre moralement      Paulhan se trompe quand il dit avoir t  pat  en mars
 dsorients du moment qu'a t coup le lien qui les rattachait      1939 par le texte de la pice : sans doute ne le lut-il que
 la femme qui, sans qu'ils en eussent conscience, gouvernait leur      quelques mois plus tard. Au moins est-il sr qu'aprs avoir
 vie. Comme Meursault, Caligula est confront  la comdie             achev Caligula, Camus en soumet le manuscrit  de
joue par la socit. Mais, victime des pantins qui disposent de       nombreux proches. Les avis mitigs qu'il reoit contribuent 
 son sort, Meursault trouve enfin de compte le bonheur dans sa         l'engager dans les modifications qui aboutiront  la version de
prison en s'ouvrant, devant une  nuit charge de signes et            1941. D'autres raisons, d'ordre politique ou spcifiquement
 d'toiles ,  la tendresse du monde; Caligula, aprs avoir           thtrales, entraneront de nouveaux changements jusqu' la
 pouss jusqu'au vertige l'exercice de son pouvoir et mani  sa       version dite dfinitive de 1958.
 guise les pantins qui le servaient, doit s'avouer, avant de
 mourir, que  (sa) libert n'est pas la bonne  ; ne contemplant
                                                                          1. Correspondance Albert Camus-Jean Grenier (1932-1960), 1981,
 plus que sa propre image dans son miroir, il s'teint dans une        p. 35.
 nuit  lourde comme la douleur humaine .                               2. Lettre cite en note, ibid., p. 53.
20                               Prface                                                                  Prface                           21
                                                                                   l
                                                                              mss sont une obsession freudienne), n'est-ce pas
Caligula de 1939  1958                                                       quelque peu mivre et faux ? Il se peut qu'au thtre
                                                                              ce soit diffrent.
   Le premier manuscrit de Caligula date donc de 1939. Il                        Sur le Caligula-monstre il y a de belles tirades.
porte en titre Caligula ou le J o u e u r l et affiche le plan                Aussi sur le Caligula-Hamlet. Votre Caligula est
suivant :                                                                     complexe, peut-tre contradictoire, je ne sais pas si ce
                                                                              n'est pas une qualit plutt qu'un dfaut quand il y a
     Acte I : Dsespoir de Caligula.                                          du mouvement comme il y en a dans votre pice2
     Acte II : Jeu de Caligula.
                                                                                  l'acte I, scne 7 de la premire version,  Caligula
     Acte III : Mort de Caligula.
                                                                              s'assied prs de Casonia, entoure sa taille et prend dans la
                                                                              main un de ses seins  ; probablement sur le conseil de Jean
   L'acte III devient l'acte IV au dbut de 1941 quand Camus                  Grenier, Camus supprime la troisime notation. Caligula
compose un nouvel acte,  Divinit de Caligula , o se lit                   romantique ? On pourrait objecter que Jean Grenier lui-mme
l'cho le plus direct de la pense du Mythe de Sisyphe. Sur ce                avait enseign Sutone  Camus  d'un point de vue romanti-
manuscrit ne figure pas encore Hlicon, celui que, dans Les                   que  ; mais sans doute l'expression dsignait-elle alors une
Aptres, Ernest Renan appelle le  railleur de prdilection                  exaltation de la force et de la passion plutt qu'une complai-
de Caligula. Renan utilise ici le De legatione ad Caium, de                   sance  la rverie. Jean Grenier a bientt l'occasion de ritrer
Philon d'Alexandrie. Faut-il supposer que Camus a puis  la                  ses rticences : Malraux, assure-t-il, pense comme lui  sur les
mme source?                                                                  cts faibles (romantiques)  de la pice. Camus se laisse ici
   Le manuscrit de 1939 semble avoir eu pour premiers lecteurs                encore persuader et rduit les dialogues o Caligula panche
Robert Namia ( qui Camus destinait le rle de Scipion) et                    auprs de Coesonia une insolite tendresse3. Le  Caligula-
Pascal Pia, puis Malraux et Jean Grenier. Ce n'est que le                     Hamlet , qu'admire Jean Grenier, persistera jusque dans les
19 avril 1941 que Jean Grenier crit  son ancien lve :                     dernires versions. On le reconnatrait, par exemple,  sa faon
                                                                              d'excuter ses courtisans de la mme manire que le hros de
  J'y ai trouv beaucoup de mouvement et de vie,                              Shakespeare excutait Polonius, dont le seul tort avait peut-tre
plus  la fin qu'au dbut. Je crois que cela peut tre                        t de prter aux nuages toutes les formes que lui suggrait son
excellent au thtre, sans pouvoir bien le dire.                              seigneur; plus gnralement, c'est le mme vertige devant
  Le Caligula romantique  la Jules Laforgue du
1er acte ne me plat pas -- dsespoir d'amour -- le
crpuscule -- les seins des femmes (qui dans vos deux                           1. Voir L'tranger; J'ai effleur ses seins (I, 2), On
                                                                              devinait ses seins durs  (I, 4)...
                                                                                2. Correspondance Albert Camus-Jean-Grenier, p. 51.
     1 Sur les manuscrits successifs, voir notre note sur le texte, p. 177.     3. Voir Annexes, p. 198.
22                               Prface                                                            Prface                             23
                                                                                                                                       l
l'absolu qui fait perdre aux deux hros leurs repres moraux.          au profit de l'thique de la rvolte contre le totalitarisme .
    Plus que de simples conseils amicaux, le train du monde va         La figure de Cherea s'toffe au point d'quilibrer celle de
 influencer le destin de la pice  partir de 1941. D'abord,           l'empereur, comme dans La Peste celles de Rieux et de Tarrou
 Camus a quitt l'Algrie en 1940, et cet loignement a pu             s'opposeront au fiau (symbole du totalitarisme) qui s'est
 l'aider  prendre du recul par rapport  une philosophie qui,         abattu sur la ville. Plus gnralement, au  cycle de l'ab-
dans Noces, Sisyphe et L'tranger, se prsentait surtout               surde , dont Sisyphe offrait la thorie, commence  succder
comme mditerranenne. Ensuite, la guerre et l'occupation              le  cycle de la rvolte  qui trouvera son aboutissement en
 l'obligent  mettre sa pense m situation. Dans ses Carnets, il       1951 avec L'Homme rvolt. La premire bauche de cet
 note au 15 mars 1941, trois semaines aprs avoir achev               essai se lit dans l'analyse critique que Camus donne ds 1943
 Sisyphe :  L'Absurde et le Pouvoir --  creuser (cf.                 du nietzschisme, forme la plus aigu du nihilisme,  thorie de
 Hitler) l .   La famille tremble , disait le premier sna-         la volont de puissance individuelle ,  condamne  s'inscrire
 teur2 (acte II, scne 2) ; Camus ajoute  sa formule : Le            dans une volont de puissance totale  que le national-
 respect du travail se perd, la patrie tout entire est livre au      socialisme a mise en oeuvre2. Aux retouches apportes 
 blasphme , allusion transparente  la devise du rgime de           Caligula  partir de 1943 vont faire cho les Lettres  un
  Vichy (Travail, Famille, Patrie). Il est vrai qu'en la mettant       ami allemand (juillet 1943-juillet 1944), dont Camus
 dans la bouche d'un ennemi du tyran, Camus contribue                 rsumera le sens d'une formule : Je ne dteste que les
 l'ambigut politique de la pice, voire  son aspect subversif :     bourreaux3. 
 dans le conservatisme frileux et la veulerie des dignitaires de          Annonant  Jean Grenier, le 11 octobre 1943, qu'il va
 l'Empire, assurment moins sympathiques que le brave Polo-            donner Caligula et Le Malentendu  Gallimard, il avoue sa
 nius, le spectateur ne risque-t-il pas de trouver une justification   prfrence pour la seconde des deux pices ;  Je suppose que
 aux excs de Caligula ? Ce tyran,  tout prendre, hait par-           c'est la diffrence d'une pice conue et crite en 38 et d'une
 dessus tout le fumier d'o naissent les tyrans. Camus exprimera       autre faite cinq ans aprs. Mais j'ai beaucoup resserr mon
 mme comment, en consentant  mourir, son hros atteint              texte autour d'un thme principal. De plus les deux techniques
  une sorte de grandeur que la plupart des autres tyrans n'ont        sont absolument opposes et cela quilibrera le volume4 .  
jamais connue3 .                                                      cette lettre, il ajoute en note : Je mettrai sa date  Caligula,
     partir de 1943 toutefois, Us remaniements estompent pour         mais c'est surtout pour viter les rapprochements avec l'actua-
 l'essentiel  le sens mme de la tragdie du premier Caligula         lit.  Le sens de sa pice a chang. Tandis qu'avant la guerre,


  1. Carnets, I (mai 1935-fvrier 1942), p. 225.                          1. A. James Arnold, Cahiers Albert Camus, 4, p. 170.
  2. Les  snateurs  seront ensuite appels  patriciens  dans la      2. Voir le chapitre II de L'Homme rvolt,  La Rvolte mtaphy-
plupart des tats du texte.                                            sique. Les Fils de Can .
  3.  Le programme pour le nouveau thtre  (1958), in Thtre,         3.  Prface  l'dition italienne , in Essais, Pliade, p. 219.
rcits, nouvelles, Pliade, p. 1750.                                     4. Correspondance Albert Camus-Jean Grenier, p. 107.
24                        Prface                                                                 Prface                        25
le got du sang de Caligula pouvait s'interprter comme la           le moteur, sinon pour la justification, de crimes contre
perversion d'une lgitime aspiration  l'absolu, dsormais doit l'humanit, voil qui jetterait sur le sens de la pice une ombre
ressortir l'horreur de l'absolutisme. Encore ne faut-il pas lier troublante si on clairait son hros exclusivement  la lumire
celui-ci  un rgime politique particulier, aussi monstrueux         de l'actualit. Mieux vaut le faire grce  d'autres figures de
soit-il. La date de 1938 figurant dans l'dition originale de la     l'histoire du thtre. On verra alors en Caligula un Hamlet
pice excusera peut-tre, aux yeux du lecteur, les imperfections dont les vellits se seraient mues en intemprance d'action e
d'une oeuvre de jeunesse; elle permettra surtout d'largir la        gui sa puissance permettrait de multiplier les caprices; ou un
porte de la tragdie.  Dcor : // n'a pas d'importance. Tout       Lorenzaccio qui, ayant touff en lui toute nostalgie d'inno-
est permis, sauf le genre romain , indique Camus en tte de la cence, pousserait jusqu'aux limites le dgot de soi-mme; ou
distribution jusqu' l'dition de 1944. Une actualisation du         encore un Dom Juan qui, ayant rsolu de bafouer pauvres,
dcor trahirait pareillement les intentions de l'auteur : Cali-     femmes et honntes gens, ne se soucierait mme pas de parer
gula n'est pas plus un dictateur moderne qu'un empereur qui          d'un semblant d'lgance le jeu cynique o il se complat. Au
annonce la dcadence de Rome.                                        mieux, on attendra des reprsentations de Caligula qu'elles
   Caligula est donc dit avec Le Malentendu, chez                  explorent les virtualits du personnage; au pire, on craindra
Gallimard, en mai 1944; puis seul, la mme anne, dans un            que la figure incertaine de l'empereur ne donne la tentation au
texte presque identique. L'dition de 1947 comportera davan- spectateur de chercher sa vrit ailleurs que sur scne,  la
tage de modifications. Y apparaissent la scne 4 de l'acte III,      lumire de l'volution de la pense philosophique de Camus.
o le vieux patricien prvient Caligula du complot qui se trame
contre lui (en refusant de l'entendre, l'empereur consent de
manire moins ambigu encore au  suicide  final) et les            Reprsenter Caligula
scnes 1 et 2 de l'acte IV, o se prcise la fascination de Scipion
pour Caligula. Camus retouche  nouveau la pice en 1957,               Les historiens du thtre n'ont pas manqu d'associer Sartre
pour le Festival d'Angers, et en 1958 pour le Nouveau Thtre et Camus. Ainsi, pour Genevive Serreau,  moralistes avant
de Paris.                                                            d'tre dramaturges , l'un et l'autre auraient vers  avec
    la diffrence du Caligula de l'histoire, celui de Camus a       insouciance leur vin nouveau dans les vieilles outres du thtr
une me; si son apparence physique fut d'emble modifie, c'est traditionnel1 . Mieux vaut,  tout prendre, reprocher 
parce qu'il devait la porter sur son visage. Le voici pourtant qui chacun des deux d'avoir mis en scne sa propre philosophie qu
voque,  force de retouches, des tyrans plus noirs encore que lesde prtendre, comme le ft Henri Troyat dans La Nef
 Csars  de Sutone, en tout cas mieux arms -- les                (novembre 1945), que  toute la puce de M. Camus (Cali-
spectateurs savaient, en 1945, de quels moyens disposent les         gula) n'est qu'une illustration des principes existentialistes de
dictateurs du xx sicle pour punir leur prochain des pchs dont
ils ont dcid de l'accuser. Que l'aspiration  l'absolu, par          1. G. Serreau, Histoire du  nouveau thtre  (1966), coll.  Ides ,
dfinition due chez l'homme  absurde , puisse passer pour 1981, p. 26.
26                       Prface                                                                 Prface                       27
 M. Sartre1 . Troyat, il est vrai, n'avait pas encore lu                 s'est vid de ses dieux, aucune autre force ne vient les remplace
 l'interview donne par Camus aux Nouvelles littraires (15               pour peser sur le hros. Le destin auquel il est condamn tant
 novembre 1945), o il affirmait :  Non, je ne suis pas                  celui de la condition humaine, que traduisent au mieux ses
 existentialiste2.  Sa brouille avec Sartre, au dbut des annes         discours et ceux de son entourage, Caligula n'est pas Pro-
 cinquante, aura le pauvre mrite de convaincre les derniers              mthe.
 sceptiques.                                                                 Nous l'avons apparent  Domjuan. Le grand seigneur de
    Dans sa rponse  Henri Troyat, Camus avoue qu'il ne se               la comdie de Molire apparat en effet, vis--vis de ses
fait  pas trop d'illusion sur ce que vaut Caligula . On ne              conqutes d'un jour ou de son crancier, aussi omnipotent qu'u
 saurait, sans lgret, le taxer d'  insouciance  dans                 empereur romain, et il n'est pas sr que les pisodes de la
 l'exercice de son mtier de dramaturge. Mais les retouches qu'il comdie de Molire s'enchanent avec une logique plus rigou-
 apporte sans cesse  sa pice obissent  l'volution de sa pense, reuse que ceux de Caligula. Du moins le hros de Molire
 aux contingences des nouvelles reprsentations, non  l'ambition admet-il un contradicteur, Sganarelle, qui, en ayant stupide-
 de contribuer  un  nouveau thtre . S'il pouvait tre rduit         ment raison contre les brillantes dmonstrations de son matre
   une ide simple , le sujet de Caligula ne se prtait pas            quilibre grce  sa force comique la distribution de la pice.
pour autant idalement aux changements de rythme, au                      Face  Caligula ne se dresse gure que Cherea, qui a trop
  perptuel haltement de l'action  auxquels Camus rvait ds logiquement et moralement raison pour que ses arguments
 1939. L'empereur apparaissant d'emble et  l'vidence capable acquirent une valeur dramatique. Dom fuan se moque ou
 de mener jusqu' l'extrme cruaut un pouvoir sans limites,              s'irrite des remontrances de son valet; Caligula entend  peine
 l'accumulation de ses crimes ne munit pas une vritable action celles de Cherea : son chemin tant d'avance trac jusqu'au
 dramatique. Mme les conjurs qui l'abattent ne sont pas                 suicide, celles-ci font l'effet de maximes livres au spectateur
 ressentis comme des adversaires : ils excutent en effet une mise pour mieux clairer la monstruosit d'un hros qui, quoi qu'il
  mort que Caligula attend, du moment qu'il a condamn une               advienne, agit en solitaire. En outre, si Dom Juan dfie le
 humanit  laquelle il appartient. Quant aux manifestations              Ciel, c'est le signe qu'il y croit. Caligula, lui, ayant renonc 
 ludiques (adoration de l'empereur en Vnus, concours de                  la lune, ne s'adresse qu'au nant. Aussi, tandis que la comdie
 posie...), elles font figure d'pisodes, voire d'intermdes, qui        de Molire se dnoue par l'intervention d'une statue fantasti-
 illustrent plutt qu'ils ne rvlent le caractre du hros. Va-t-on que, mais dramatiquement plausible puisque le hros l'atten-
 arguer que le drame est, dans Caligula, effac par la                    dait, Caligula s'achve sur le face--face du hros avec son
 dimension tragique? Mais, alors que la drision qui s'exerce             miroir, accessoire peu dchiffrable pour le spectateur du balco
 aux dpens des manifestations religieuses confirme que le ciel           et que plusieurs metteurs en scne ont prfr supprimer de la
                                                                          reprsentation. Un chef-d'oeuvre du rpertoire obligerait-il 
                                                                          choisir entre la claire expression de son sens et sa force
    1. Voir la rponse de Camus dans Thtre, rcits, nouvelles, Pliade,
 p. 1745-1746.
                                                                          scnique? Peut-tre, en plaant Caligula face au vide, Camus
    2. Voir Essais, p. 1424-1427.                                         s'est-il donn une mission thtrale impossible.
28                            Prface                                                                Prface                             29
     D'autres indications scniques de l'auteur passent malais-        intrieure qui animait son Caligulal . Jeune homme pris
 ment la rampe. Le meurtre de Mereia (acte II, scne 10)                d'absolu (incarn avec vraisemblance par l'auteur lui-mme ou
 illustre, au-del de sa cruaut, la brutalit de Caligula. Aprs      par Grard Philipe) ou tyran sanguinaire (les deux hommes
 une  lutte de quelques instants , l'empereur  lui enfonce la       paraissent alors  contre-emploi) ? Si nous avons bien compris
fiole entre les dents et la brise  coups de poing . Ce dtail ne      les intentions de Camus, Caligula fut surtout le premier avant
peut valoir que pour un lecteur. On doute, mme, que le meurtre         1941, davantage le second ensuite, mais, de bout en bout,  la
 de Casonia, trangle sous nos yeux, et le rle qui s'ensuit           fois l'un et l'autre. Notre capacit  concevoir les infinies
 offrent une situation aise pour un metteur en scne. Le              possibilits de l'me humaine est saisie de vertige entre ces deux
  thtre de la cruaut , tel que le rvait Artaud, a pour            extrmits, et la plasticit du rle dcoule de ce double aspect.
 vocation de susciter des motions qui ne viennent pas de                  La gense de La Chute (1956) suggre que jusque dans son
 la simple  reprsentation  d'une cruaut donne pour                 dernier rcit, Camus a voulu tenir les deux bouts de la chane.
 relle; ds que, la distanciation se rduisant, le spectateur est      En Clamence, il projette  la fois une image de soi-mme et
 invit  croire  la ralit du spectacle, le dramaturge se            celle de ses pires ennemis.  l'exemple de Caligula, le hros de
 soustrait difficilement aux biensances du thtre classique.          La Chute affirme que nous sommes tous coupables et, battant
 Aussi l'invisible meurtre de Camille par Horace inspire-               sa coulpe, dirige vers les autres le miroir de sa propre dchance
 t-il plus d'horreur que cette strangulation de Coesonia que            afin de mieux les asservir. De l'Empire romain, le dcor s'est
 le metteur en scne s'expose  rendre soit laborieuse, soit            dplac vers le sombre rseau des canaux d'Amsterdam; la
 anodine.                                                              fuite par le jeu se rduit cette fois  un simple exercice de
     Si, en dpit de ces embarras, les mises en scne qui se sont       rhtorique; enfin, dans les limites de l'oeuvre, le juge-
 succd depuis la cration de la pice plaident en sa faveur, elles   pnitent  se contente d'une unique victime. Ainsi sont exprims
 le doivent d'abord aux virtualits d'interprtation de la figure      plus fortement son enfermement et sa solitude. Dialogue d'o
 de l'empereur. Malgr son talent et son physique de lgende,           sont escamotes les rpliques de l'autre, le texte du rcit permet
 Grard Philipe n'a pas  cras  le rle. Mais peut-tre son          mme de supposer que Clamence ne s'adresse en vrit qu' lui-
 allure anglique1 laissait-elle justement le chemin libre  des        mme. Pour composer La Chute, toutefois. Camus n'interroge
 interprtes plus videmment torturs ? On peine plus encore          plus sa juvnile soif d'absolu, mais un aspect de sa personnalit
 identifier ce monstre  celui qui en fut le premier interprte         que l'ge,  ses propres yeux, rend grinant au point de lui
 virtuel : Albert Camus lui-mme. Jean Grenier tmoigne                 donner des parents avec ceux qu'il abhorre. Malgr sa
pourtant que tout en cherchant plutt,  partir de 1947, des            complexit, Clamence s'unifie moins prilleusement que Cali-
  valeurs moyennes , Camus a gard jusqu'au bout  sa
 "fixation au meurtre " (comme il disait) et cette violence
                                                                           1. Jean Grenier, Albert Camus. Souvenirs, d. cite, p. 143. Le
                                                                       26 mars 1955, Camus fit de sa pice une lecture, au Thtre des
                                                                       Noctambules.  Soire impressionnante, car il joue plutt qu'il ne
   1. Voir historique de la mise en scne, p. 182.                     lit , tmoigne Roger Grenier (Albert Camus. Soleil et ombre, p. 124).
30                          Prface
gula. Cette unit se produit d'autant mieux qu'au lieu de se
donner  voir, selon une vocation inhrente  tout personnage de
thtre, il admet l'ambigut de reprsentation propre aux
personnages romanesques. Il semble pour cette raison qu'
l'exemple de Diderot, Camus a livr dans un dialogue ironique,
non destin  la scne, le meilleur de son gnie thtral. Au
moins, pour que vive Caligula, les dcorateurs devront-ils
continuer d'en bannir le  genre romain  : c'est  Amsterdam
ou ailleurs, voire en nous-mmes, que la pice nous apprend,
comme le disait Camus  son  ami allemand ,   ne
dtester que les bourreaux .
                                                                         Caligula
                                         Pierre-Louis Rey
                                                                   PIECE EN QUATRE ACTES
   Caligula a t reprsent pour la premire fois en 1945 sur
la scne du Thtre Hbertot (direction Jacques Hbertot),
dans la mise en scne de Paul OEttly ; le dcor tant de Louis
Miquel et les costumes de Marie Viton.


                   DISTRIBUTION

CALIGULA                        Grard Philipe.
CAESONIA                       Margo Lion.
HLICON                        Georges Vitaly.
SCIPION                         Michel Bouquet,
                                  puis Georges Cormier.
CHEREA                         Jean Barrre.
SENECTUS,
  le vieux patricien           Georges Saillard.
METELLUS,    patricien         Franois Darbon,
                                 puis Ren Desormes.
       patricien
LEPIDUS,                       Henry Duval.
OCTAVIUS, patricien            Norbert Pierlot.
PATRICIUS, l'intendant           Fernand Liesse.
MEREIA                            Guy Favires.
MUCIUS                           Jacques Leduc.
PREMIER GARDE                    Jean OEttly.
DEUXIME GARDE                   Jean Fonteneau.
PREMIER SERVITEUR                 Georges Carmier,
                                    puis Daniel Crouet.
DEUXIME SERVITEUR               Jean-Claude Orlay.
TROISIME SERVITEUR              Roger Saltel.
FEMME DE MUCIUS                  Jacqueline Hbel.                    ACTE PREMIER1
PREMIER POTE                     Georges Carmier,
                                    puis Daniel Crouet.
DEUXIME POTE                   Jean-Claude Orlay.
TROISIME POTE                  Jacques Leduc.
QUATRIME POTE                  Franois Darbon,
                                    puis Ren Desormes.
CINQUIME POTE                  Fernand Liesse.
SIXIME POTE                    Roger Saltel.

  La scne se passe dans le palais de Caligula.
  Il y a un intervalle de trois annes entre le premier acte et les
actes suivants.
                SCNE        PREMIRE

  Des patriciens, dont un trs g, sont groups dans une salle
du palais et donnent des signes de nervosit.

                   PREMIER PATRICIEN

  Toujours rien.

                  LE VIEUX PATRICIEN

  Rien le matin, rien le soir.

                 DEUXIME PATRICIEN

  Rien depuis trois jours.

                  LE VIEUX PATRICIEN

  Les courriers partent, les courriers reviennent. Ils
secouent la tte et disent :  Rien. 

                  DEUXIME PATRICIEN

  Toute la campagne est battue, il n'y a rien  faire.
38                        Caligula                                                 Acte I, Scne I                39
                    PREMIER PATRICIEN                                          LE VIEUX PATRICIEN
  Pourquoi s'inquiter  l'avance ? Attendons. Il                Bien sr ! Une de perdue, dix de retrouves.
reviendra peut-tre comme il est parti.
                                                                                       HLICON
                    LE VIEUX PATRICIEN                           O prenez-vous qu'il s'agisse d'amour ?
  Je l'ai vu sortir du palais. Il avait un regard
trange.                                                                        PREMIER PATRICIEN
                                                                 Et de quoi d'autre?
                    PREMIER PATRICIEN
 J'tais l aussi et je lui ai demand ce qu'il avait.                                 HLICON
                                                                 Le foie peut-tre. Ou le simple dgot de vous voir
                    DEUXIME PATRICIEN
                                                               tous les jours. On supporterait tellement mieux nos
     A-t-il rpondu ?                                          contemporains s'ils pouvaient de temps en temps
                                                               changer de museau. Mais non, le menu ne change
                    PREMIER PATRICIEN                          pas. Toujours la mme fricasse.
     Un seul mot :  Rien. 
              Un temps. Entre Hlicon, mangeant des oignons.                   LE VIEUX PATRICIEN
                                                                 Je prfre penser qu'il s'agit d'amour. C'est plus
           DEUXIME PATRICIEN, toujours nerveux.
                                                               attendrissant.
     C'est inquitant.
                                                                                       HLICON
                    PREMIER PATRICIEN
                                                                  Et rassurant, surtout, tellement plus rassurant.
     Allons, tous les jeunes gens sont ainsi.                  C'est le genre de maladies qui n'pargnent ni les
                                                               intelligents ni les imbciles.
                    LE VIEUX PATRICIEN
     Bien entendu, l'ge efface tout.                                          PREMIER PATRICIEN
                                                                 De toute faon, heureusement, les chagrins ne sont
                    DEUXIME PATRICIEN
                                                               pas ternels. tes-vous capable de souffrir plus d'un
     Vous croyez?                                              an?
                    PREMIER PATRICIEN                                         DEUXIME PATRICIEN
     Souhaitons qu'il oublie.                                    Moi, non.
40                        Caligula                                              Acte ly Scne I                   41
                     PREMIER PATRICIEN                                      LE VIEUX PATRICIEN

  Personne n'a ce pouvoir.                                   C'est juste, il ne faut pas lcher la proie pour
                                                          l'ombre.
                     LE VIEUX PATRICIEN

  La vie serait impossible.                                                        CHEREA

                                                           Je n'aime pas cela. Mais tout allait trop bien. Cet
                     PREMIER PATRICIEN
                                                          empereur tait parfait.
  Vous voyez bien. Tenez, j'ai perdu ma femme, l'an
pass. J'ai beaucoup pleur et puis j'ai oubli. De                         DEUXIEME PATRICIEN
temps en temps, j'ai de la peine. Mais, en somme, ce        Oui, il tait comme il faut : scrupuleux et sans
n'est rien.                                               exprience.
                     LE VIEUX PATRICIEN
                                                                             PREMIER PATRICIEN
  La nature fait bien les choses.
                                                             Mais, enfin, qu'avez-vous et pourquoi ces lamenta-
                          HLICON                         tions? Rien ne l'empche de continuer. Il aimait
                                                          Drusilla, c'est entendu. Mais elle tait sa soeur, en
  Quand je vous regarde, pourtant, j'ai l'impression
                                                          somme. Coucher avec elle, c'tait dj beaucoup.
qu'il lui arrive de manquer son coup.                     Mais bouleverser Rome parce qu'elle est morte, cela
                                          Entre Cherea.   dpasse les bornes.
                     PREMIER PATRICIEN                                             CHEREA
     Eh bien?                                              II n'empche. Je n'aime pas cela, et cette fuite ne
                          CHEREA
                                                          me dit rien.
     Toujours rien                                                          LE VIEUX PATRICIEN

                          HLICON                           Oui, il n'y a pas de fume sans feu.
  Du calme, Messieurs, du calme. Sauvons les appa-                          PREMIER PATRICIEN
rences. L'Empire romain, c'est nous. Si nous perdons
la figure, l'Empire perd la tte. Ce n'est pas le           En tout cas, la raison d'tat ne peut admettre un
moment, oh non! Et pour commencer, allons djeu-          inceste qui prend l'allure des tragdies. L'inceste, soit,
ner, l'Empire se portera mieux.                           mais discret.
42                       Caligula                                                    Acte I, Scne II               43
                         HLICON                                                        SCIPION
  Vous savez, l'inceste, forcment, a fait toujours un           Oui. J'tais prsent, le suivant comme de coutume.
peu de bruit. Le lit craque, si j'ose m'exprimer ainsi.        Il s'est avanc vers le corps de Drusilla. Il l'a touch
Qui vous dit, d'ailleurs, qu'il s'agisse de Drusilla?          avec deux doigts. Puis il a sembl rflchir, tournant
                                                               sur lui-mme, et il est sorti d'un pas gal. Depuis, on
                  DEUXIME PATRICIEN                           court aprs lui.
  Et de quoi donc alors ?
                                                                               CHEREA, secouant la tte.
                         HLICON                                 Ce garon aimait trop la littrature.
   Devinez. Notez bien, le malheur c'est comme le
mariage. On croit qu'on choisit et puis on est choisi.                         DEUXIME PATRICIEN
C'est comme a, on n'y peut rien. Notre Caligula est             C'est de son ge.
malheureux, mais il ne sait peut-tre mme pas
pourquoi ! Il a d se sentir coinc, alors il a fui. Nous                               CHEREA
en aurions tous fait autant. Tenez, moi qui vous parle,          Mais ce n'est pas de son rang. Un empereur artiste,
si j'avais pu choisir mon pre, je ne serais pas n.           cela n'est pas convenable. Nous en avons eu un ou
                                                               deux, bien entendu. Il y a des brebis galeuses partout.
                                              Entre Scipion.   Mais les autres ont eu le bon got de rester des
                                                               fonctionnaires.
                       SCNE II                                                  PREMIER PATRICIEN

                         CHEREA                                  C'tait plus reposant.
  Alors ?                                                                       LE VIEUX PATRICIEN
                         SCIPION                                  chacun son mtier.
  Encore rien. Des paysans ont cru le voir, dans la
                                                                                         SCIPION
nuit d'hier, prs d'ici, courant  travers l'orage.
  Cherea revient vers les snateurs. Scipion le suit.            Que peut-on faire, Cherea ?
                         CHEREA                                                          CHEREA
  Cela fait bien trois jours, Scipion?                           Rien.
44                        Caligula                                                Acte I, Scne IV                     45

                 DEUXIME PATRICIEN                                            LE VIEUX PATRICIEN

  Attendons. S'il ne revient pas, il faudra le rempla-        C'est un enfant. Les jeunes gens sont solidaires.
cer. Entre nous, les empereurs ne manquent pas.
                                                                                      HLICON
                     PREMIER PATRICIEN                        Solidaires ou non, ils vieilliront de toute faon.
  Non, nous manquons seulement de caractres.                            Un garde apparat :  On a vu Caligula dans
                                                                      le jardin du palais. 
                          CHEREA
                                                                         Tous sortent.
  Et s'il revient mal dispos ?

                     PREMIER PATRICIEN                                             SCNE       III
  Ma foi, c'est encore un enfant, nous lui ferons
entendre raison.                                               La scne reste vide quelques secondes. Caligula entre
                                                           furtivement par la gauche. Il a l'air gars il est sale, il a les
                          CHEREA                            cheveux pleins d'eau et les jambes souilles. Il porte plusieurs
  Et s'il est sourd au raisonnement?                       fois la main  sa bouche. Il avance vers le miroir et s'arrte ds
                                                            qu'il aperoit sa propre image. Il grommelle des paroles
              PREMIER PATRICIEN, il rit.                    indistinctes, puis va s'asseoir,  droite, les bras pendants entre
  Eh bien ! n'ai-je pas crit, dans le temps, un trait     les genoux carts. Hlicon entre  gauche. Apercevant
du coup d'tat ?                                            Caligula, il s'arrte  l'extrmit de la scne et l'observe en
                                                            silence. Caligula se retourne et le voit. Un temps.
                          CHEREA
 Bien sr, s'il le fallait! Mais j'aimerais mieux qu'on
me laisse  mes livres.                                                            SCNE       IV

                         SCIPIOIN                                    HLICON, d'un bout de la scne  l'autre.
 Je vous demande pardon.                                      Bonjour, Caus.
                                                Il sort.
                                                                              CALIGULA, avec naturel.
                         CHEREA
                                                              Bonjour, Hlicon.
  II est offusqu.                                                                                                 Silence.
46                      Caligula                                           Acte I, Scne IV                   47
                        HLICON                                               HLICON
 Tu sembles fatigu ?                                  Ah!
                                                                                    Silence. Hlicon se rapproche.
                       CALIGULA                        Pour quoi faire ?
 J'ai beaucoup march.
                                                                              CALIGULA

                       HLICON                          Eh bien!... C'est une des choses que je n'ai pas.
 Oui, ton absence a dur longtemps.                                           HLICON
                                           Silence.     Bien sr. Et maintenant, tout est arrang ?
                       CALIGULA                                               CALIGULA

 C'tait difficile  trouver.                           Non, je n'ai pas pu l'avoir.
                                                                              HLICON
                       HLICON

 Quoi donc?                                             C'est ennuyeux.
                                                                              CALIGULA
                       CALIGULA
                                                        Oui, c'est pour cela que je suis fatigu.
 Ce que je voulais.                                                                                    Un temps.
                       HLICON                                                CALIGULA

 Et que voulais-tu ?                                    Hlicon !
                                                                              HLICON
             CALIGULA, toujours naturel.
 La lune.                                               Oui, Caus.
                                                                              CALIGULA
                       HLICON
                                                        Tu penses que je suis fou.
 Quoi?
                                                                              HLICON
                       CALIGULA
                                                         Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis bien
 Oui, je voulais la lune.                             trop intelligent pour a.
48                      Caligula                                                  Acte I, Scne IV                 49
                       CALIGULA                               l'amour? Peu de chose. Cette mort n'est rien, je te le
   Oui. Enfin ! Mais je ne suis pas fou et mme je n'ai       jure; elle est seulement le signe d'une vrit qui me
jamais t aussi raisonnable. Simplement, je me suis          rend la lune ncessaire. C'est une vrit toute simple
 senti tout d'un coup un besoin d'impossible. (Un             et toute claire, un peu bte, mais difficile  dcouvrir
 temps.) Les choses, telles qu'elles sont, ne me semblent     et lourde  porter.
pas satisfaisantes.
                                                                                     HLICON
                        HLICON                                 Et qu'est-ce donc que cette vrit, Caus ?
  C'est une opinion assez rpandue.
                                                                        CALIGULA, dtourn, sur un ton neutre.
                       CALIGULA
                                                                Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.
  II est vrai. Mais je ne le savais pas auparavant.
Maintenant, je sais. (Toujours naturel.) Ce monde, tel                       HLICON, aprs un temps.
qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin          Allons, Caus, c'est une vrit dont on s'arrange
de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalit, de            trs bien. Regarde autour de toi. Ce n'est pas cela qui
quelque chose qui soit dment peut-tre, mais qui ne          les empche de djeuner.
soit pas de ce monde.
                                                                          CALIGULA, avec un clat soudain.
                        HLICON
                                                                Alors, c'est que tout, autour de moi, est mensonge,
  C'est un raisonnement qui se tient. Mais, en
                                                              et moi, je veux qu'on vive dans la vrit ! Et juste-
gnral, on ne peut pas le tenir jusqu'au bout.
                                                              ment, j'ai les moyens de les faire vivre dans la vrit.
                       CALIGULA,                              Car je sais ce qui leur manque, Hlicon. Ils sont
          se levant, mais avec la mme simplicit.            privs de la connaissance et il leur manque un
                                                              professeur qui sache ce dont il parle.
   Tu n'en sais rien. C'est parce qu'on ne le tient
jamais jusqu'au bout que rien n'est obtenu. Mais il                                  HLICON
 suffit peut-tre de rester logique jusqu' la fin.
                                                               Ne t'offense pas, Caus, de ce que je vais te dire.
                                        // regarde Hlicon.   Mais tu devrais d'abord te reposer.
  Je sais aussi ce que tu penses. Que d'histoires pour
la mort d'une femme ! Non, ce n'est pas cela. Je crois                  CALIGULA, s'asseyant et avec douceur.
me souvenir, il est vrai, qu'il y a quelques jours, une         Cela n'est pas possible, Hlicon, cela ne sera plus
femme que j'aimais est morte. Mais qu'est-ce que              jamais possible.
50                         Caligula                                                      Acte I, Scne V                   51
                           HLICON                                               Caligula sort. Entrent rapidement Scipion et
     Et pourquoi donc ?                                                       Coesonia

                          CALIGULA

     Si je dors, qui me donnera la lune ?                                                 SCNE V
                  HLICON, aprs un silence.
                                                                                            SCIPION
     Cela est vrai.
                         Caligula se lve avec un effort visible.      II n'y a personne. Ne l'as-tu pas vu, Hlicon ?

                          CALIGULA                                                          HLICON

  coute, Hlicon. J'entends des pas et des bruits de                  Non.
voix. Garde le silence et oublie que tu viens de me                                         CiESONIA
voir.                                                                   Hlicon, ne t'a-t-il vraiment rien dit avant de
                           HLICON                                   s'chapper ?
  J'ai compris.                                                                             HLICON
                Caligula se dirige vers la sortie. Il se retourne.     Je ne suis pas son confident, je suis son spectateur.
                          CALIGULA
                                                                     C'est plus sage.
     Et, s'il te plat, aide-moi dsormais.                                                 CiESONIA
                                                                       Je t'en prie.
                           HLICON
                                                                                            HELICON
   Je n'ai pas de raisons de ne pas le faire, Caus. Mais
je sais beaucoup de choses et peu de choses m'intres-                  Chre Coesonia, Caus est un idaliste, tout le
 sent.  quoi donc puis-je t'aider?                                  monde le sait. Autant dire qu'il n'a pas encore
                                                                     compris. Moi oui, c'est pourquoi je ne m'occupe de
                          CALIGULA                                   rien. Mais si Caus se met  comprendre, il est capable
      l'impossible.                                                 au contraire, avec son bon petit coeur, de s'occuper de
                                                                     tout. Et Dieu sait ce que a nous cotera. Mais, vous
                           HLICON                                   permettez, le djeuner !
  Je ferai pour le mieux.                                                                                             Il sort.
52                      Caligula                                                     Acte I, Scne VII                     53
                                                                                         COESONIA

                     SCNE        VI                              Tu l'aimes donc ?
                                                                                          SCIPION
                            Coesonia s'assied avec lassitude.      Je l'aime. Il tait bon pour moi. Il m'encourageait
                                                                et je sais par coeur certaines de ses paroles. Il me disait
                        COESONIA
                                                                que la vie n'est pas facile, mais qu'il y avait la religion,
  Un garde l'a vu passer. Mais Rome tout entire voit           l'art, l'amour qu'on nous porte. Il rptait souvent
Caligula partout. Et Caligula, en effet, ne voit que son        que faire souffrir tait la seule faon de se tromper. Il
ide.                                                           voulait tre un homme juste.
                        SCIPION                                                     COESONIA, se levant.
  Quelle ide ?                                                   C'tait un enfant.
                        COESONIA                                                       Elle va vers le miroir et s'y contemple.
  Comment le saurais-je, Scipion ?                                Je n'ai jamais eu d'autre dieu que mon corps, et
                                                                c'est ce dieu que je voudrais prier aujourd'hui pour
                        SCIPION                                 que Caus me soit rendu.
  Drusilla ?
                                                                             Entre Caligula. Apercevant Coesonia et Scipion, il
                       COESONIA                                           hsite et recule. Au mme instant entrent  l'oppos
                                                                          les patriciens et l'intendant du palais. Ils s'arrtent,
   Qui peut le dire ? Mais il est vrai qu'il l'aimait. Il                 interdits, Coesonia se retourne. Elle et Scipion
est vrai que cela est dur de voir mourir aujourd'hui ce                   courent vers Caligula. Il les arrte d'un geste.
que, hier, on serrait dans ses bras.
                  SCIPION, timidement.
                                                                                       SCNE        VII
  Et toi?
                       COESONIA                                           L'INTENDANT, d'une voix mal assure.

  Oh ! moi, je suis la vieille matresse.                         Nous... nous te cherchions, Csar.
                        SCIPION                                           CALIGULA, d'une voix brve et change.

  Coesonia, il faut le sauver                                     Je vois.
54                         Caligula                                                Acte /, Scne VIII                    55
                         L'INTENDANT                            finances, la moralit publique, la politique extrieure,
     Nous... c'est--dire...                                    l'approvisionnement de l'arme et les lois agraires!
                                                                Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le mme pied :
                    CALIGULA, brutalement.                      la grandeur de Rome et tes crises d'arthritisme. Ah ! je
     Qu'est-ce que vous voulez ?                                vais m'occuper de tout cela. coute-moi un peu,
                                                                intendant.
                         L'INTENDANT
                                                                                       L'INTENDANT
     Nous tions inquiets, Csar.
                                                                  Nous t'coutons...
                CALIGULA, s'avanant vers lui.
                                                                                                   Les patriciens s'avancent.
     De quel droit ?
                         L'INTENDANT                                                    CALIGULA

  Eh ! heu... (Soudain inspir et trs vite.) Enfin, de toute     Tu m'es fidle, n'est-ce pas ?
faon, tu sais que tu as  rgler quelques questions                        L'INTENDANT, d'un ton de reproche.
concernant le Trsor public.
                                                                  Csar !
            CALIGULA, pris d'un rire inextinguible.
                                                                                        CALIGULA
  Le Trsor? Mais c'est vrai, voyons, le Trsor, c'est
                                                                   Eh bien, j'ai un plan  te soumettre. Nous allons
capital.                                                        bouleverser l'conomie politique en deux temps. Je te
                         L'INTENDANT                            l'expliquerai, intendant... quand les patriciens seront
  Certes, Csar.                                                sortis.

             CALIGULA, toujours riant,  Coesonia                                                     Les patriciens sortent.
  N'est-ce pas, ma chre, c'est trs important, le
Trsor?                                                                             SCNE      VIII
                           COESONIA
     Non, Caligula, c'est une question secondaire.                                       Caligula s'assied prs de Coesonia
                          CALIGULA                                                      CALIGULA

  Mais c'est que tu n'y connais rien. Le Trsor est               Ecoute bien. Premier temps : tous les patriciens,
d'un intrt puissant. Tout est important : les                 toutes les personnes de l'Empire qui disposent de
56                       Caligula                                              Acte I, Scne VJJ1                  57

quelque fortune -- petite ou grande, c'est exactement                            L'INTENDANT
la mme chose -- doivent obligatoirement dshriter           Csar, tu ne te rends pas compte...
leurs enfants et tester sur l'heure en faveur de l'tat.
                                                                                   CALIGULA
                       L'INTENDANT
                                                               coute-moi bien, imbcile. Si le Trsor a de l'im-
     Mais, Csar...                                         portance, alors la vie humaine n'en a pas. Cela est
                                                            clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent
                        CALIGULA
                                                            admettre ce raisonnement et compter leur vie pour
   Je ne t'ai pas encore donn la parole.  raison de       rien puisqu'ils tiennent l'argent pour tout. Au demeu-
nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans        rant, moi, j'ai dcid d'tre logique et puisque j'ai le
l'ordre d'une liste tablie arbitrairement.  l'occasion,   pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous
nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitraire-      coter. J'exterminerai les contradicteurs et les contra-
ment. Et nous hriterons.                                   dictions. S'il le faut, je commencerai par toi.

                  COESONIA, se dgageant.                                        L'INTENDANT

     Qu'est-ce qui te prend ?                                  Csar, ma bonne volont n'est pas en question, je te
                                                            le jure.
                 CALIGULA, imperturbable.
                                                                                   CALIGULA
   L'ordre des excutions n'a, en effet, aucune impor-         Ni la mienne, tu peux m'en croire. La preuve, c'est
tance. Ou plutt ces excutions ont une importance          que je consens  pouser ton point de vue et  tenir le
gale, ce qui entrane qu'elles n'en ont point. D'ail-      Trsor public pour un objet de mditations. En
leurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres.     somme, remercie-moi, puisque je rentre dans ton jeu
Notez d'ailleurs qu'il n'est pas plus immoral de voler      et que je joue avec tes cartes. (Un temps et avec calme.)
directement les citoyens que de glisser des taxes           D'ailleurs, mon plan, par sa simplicit, est gnial, ce
indirectes dans le prix de denres dont ils ne peuvent      qui clt le dbat. Tu as trois secondes pour dispara-
se passer. Gouverner, c'est voler, tout le monde sait       tre. Je compte : un...
a. Mais il y a la manire. Pour moi, je volerai
franchement. a vous changera des gagne-petit.                                                  L'intendant disparat.
(Rudement,  l'intendant.) Tu excuteras ces ordres sans
dlai. Les testaments seront signs dans la soire par
tous les habitants de Rome dans un mois au plus tard
par tous les provinciaux. Envoie des courriers.
58                    Caligula                                                  Acte I, Scne X                   59
                                                           chances  l'impossible. Aujourd'hui, et pour tout le
                      SCNE IX                             temps qui va venir, la libert n'a plus de frontires.
                                                                              COESONIA, tristement.
                       COESONIA                              Je ne sais pas s'il faut s'en rjouir, Caus.
  Je te reconnais mal ! C'est une plaisanterie, n'est-ce                           CALIGULA
pas?
                                                             Je ne le sais pas non plus. Mais je suppose qu'il faut
                       CALIGULA                            en vivre.
  Pas exactement, Coesonia. C'est de la pdagogie                                                      Entre Cherea.
                        SCIPION

  Ce n'est pas possible, Caus !
                                                                                  SCNE X
                       CALIGULA

  Justement '                                                                       CHEREA

                        SCIPION                              J'ai appris ton retour Je fais des voeux pour ta
                                                           sant.
  Je ne te comprends pas.
                                                                                  CALIGULA
                       CALIGULA
                                                             Ma sant te remercie. (Un temps et soudain.) Va-t'en.
  Justement ! il s'agit de ce qui n'est pas possible, ou   Cherea, je ne veux pas te voir.
plutt il s'agit de rendre possible ce qui ne l'est pas.
                                                                                    CHEREA
                        SCIPION
                                                             Je suis surpris, Caus.
  Mais c'est un jeu qui n'a pas de limites. C'est la
rcration d'un fou.                                                              CALIGULA

                                                              Ne sois pas surpris. Je n'aime pas les littrateurs et
                       CALIGULA
                                                           je ne peux supporter leurs mensonges. Ils parlent pour
  Non, Scipion, c'est la vertu d'un empereur. (Il se       ne pas s'couter. S'ils s'coutaient, ils sauraient qu'ils
renverse avec une expression de fatigue.) Je viens de       ne sont rien et ne pourraient plus parler. Allez,
comprendre enfin l'utilit du pouvoir. Il donne ses         rompez, j'ai horreur des faux tmoins
60                       Caligula                                                     Acte I, Scne XI                   61
                         CHEREA                                                          COESONIA
  Si nous mentons, c'est souvent sans le savoir. Je                Mais enfin, qu'y a-t-il de chang? S'il est vrai que
plaide non coupable.                                             tu aimais Drusilla, tu l'aimais en mme temps que
                        CALIGULA                                 moi et que beaucoup d'autres. Cela ne suffisait pas
                                                                 pour que sa mort te chasse trois jours et trois nuits
  Le mensonge n'est jamais innocent. Et le vtre
donne de l'importance aux tres et aux choses. Voil             dans la campagne et te ramne avec ce visage ennemi.
ce que je ne puis vous pardonner.                                               CALIGULA, il s'est retourn.
                         CHEREA                                     Qui te parle de Drusilla, folle? Et ne peux-tu
  Et pourtant, il faut bien plaider pour ce monde, si            imaginer qu'un homme pleure pour autre chose que
nous voulons y vivre.                                            l'amour ?
                        CALIGULA                                                         CAESONIA
   Ne plaide pas, la cause est entendue. Ce monde est
                                                                   Pardon, Caus. Mais je cherche  comprendre.
sans importance et qui le reconnat conquiert sa
libert. (// s'est lev.) Et justement, je vous hais parce                               CALIGULA
que vous n'tes pas libres. Dans tout l'Empire romain,
me voici seul libre. Rjouissez-vous, il vous est enfin            Les hommes pleurent parce que les choses ne sont
venu un empereur pour vous enseigner la libert. Va-             pas ce qu'elles devraient tre. {Elle va vers lui.) Laisse,
t'en, Cherea, et toi aussi, Scipion, l'amiti me fait rire.      Coesonia. {Elle recule.) Mais reste prs de moi.
Allez annoncer  Rome que sa libert lui est enfin
                                                                                         COESONIA
rendue et qu'avec elle commence une grande preuve.
                                                                   Je ferai ce que tu voudras. {Elle s'assied.)  mon ge,
                         Ils sortent. Caligula s'est dtourn.   on sait que la vie n'est pas bonne. Mais si le mal est
                                                                 sur la terre, pourquoi vouloir y ajouter?
                      SCNE      XI                                                      CALIGULA

                                                                    Tu ne peux pas comprendre. Qu'importe? Je
                        COESONIA                                 sortirai peut-tre de l. Mais je sens monter en moi
  Tu pleures ?                                                   des tres sans nom. Que ferais-je contre eux? (// se
                                                                 retourne vers elle.) Oh ! Coesonia, je savais qu'on pouvait
                        CALIGULA                                 tre dsespr, mais j'ignorais ce que ce mot voulait
  Oui, Coesonia.                                                 dire. Je croyais comme tout le monde que c'tait une
62                       Caligula                                                   Acte I, Scne XI                   63
maladie de l'me. Mais non, c'est le corps qui souffre.                                COESONIA
Ma peau me fait mal, ma poitrine, mes membres. J'ai
                                                                Mais c'est vouloir s'galer aux dieux. Je ne connais
la tte creuse et le coeur soulev. Et le plus affreux,       pas de pire folie.
c'est ce got dans la bouche. Ni sang, ni mort, ni
fivre, mais tout cela  la fois. Il suffit que je remue la                           CALIGULA
langue pour que tout redevienne noir et que les tres
                                                                 Toi aussi, tu me crois fou. Et pourtant, qu'est-ce
me rpugnent. Qu'il est dur, qu'il est amer de devenir
                                                               qu'un dieu pour que je dsire m'galer  lui ? Ce que
un homme !
                                                              je dsire de toutes mes forces, aujourd'hui, est au-
                        COESONIA                              dessus des dieux. Je prends en charge un royaume o
                                                              l'impossible est roi.
   II faut dormir, dormir longtemps, se laisser aller et
ne plus rflchir. Je veillerai sur ton sommeil.  ton                                 COESONIA
rveil, le monde pour toi recouvrera son got. Fais
servir alors ton pouvoir  mieux aimer ce qui peut               Tu ne pourras pas faire que le ciel ne soit pas le ciel,
l'tre encore. Ce qui est possible mrite aussi d'avoir       qu'un beau visage devienne laid, un coeur d'homme
                                                              insensible.
sa chance.
                        CALIGULA                                       CALIGULA, avec une exaltation croissante.

   Mais il y faut le sommeil, il y faut l'abandon. Cela         Je veux mler le ciel  la mer, confondre laideur et
n'est pas possible.                                           beaut, faire jaillir le rire de la souffrance.
                        COESONIA                                        COESONIA, dresse devant lui et suppliante.
  C'est ce qu'on croit au bout de la fatigue. Un temps           Il y a le bon et le mauvais, ce qui est grand et ce qui
vient o l'on retrouve une main ferme.                        est bas, le juste et l'injuste. Je te jure que tout cela ne
                                                              changera pas.
                        CALIGULA
   Mais il faut savoir o la poser. Et que me fait une                          CALIGULA, de mme.
main ferme, de quoi me sert ce pouvoir si tonnant si            Ma volont est de le changer. Je ferai  ce sicle le
je ne puis changer l'ordre des choses, si je ne puis faire    don de l'galit. Et lorsque tout sera aplani, l'impossi-
que le soleil se couche  l'est, que la souffrance            ble enfin sur terre, la lune dans mes mains, alors,
dcroisse et que les tres ne meurent plus? Non,              peut-tre, moi-mme je serai transform et le monde
Coesonia, il est indiffrent de dormir ou de rester           avec moi, alors enfin les hommes ne mourront pas et
veill, si je n'ai pas d'action sur l'ordre de ce monde.     ils seront heureux.
64                       Caligula
                                                                                       Acte I, Scne XI                       65
                  COESONIA, dans un cri.                             Et toi, Coesonia, tu m'obiras. Tu m'aideras tou-
  Tu ne pourras pas nier l'amour.                                 jours. Ce sera merveilleux. Jure de m'aider, Csesonia.
                        CALIGULA,                                        COESONIA, gare, entre deux coups de gong.
          clatant et avec une voix pleine de rage                  Je n'ai pas besoin de jurer, puisque je t'aime.
   L'amour, Csesonia! (// l'a prise aux paules et la
secoue.) J'ai appris que ce n'tait rien. C'est l'autre                             CALIGULA, mme jeu.
qui a raison : le Trsor public ! Tu l'as bien entendu,             Tu feras tout ce que je te dirai.
n'est-ce pas? Tout commence avec cela. Ah! c'est
maintenant que je vais vivre enfin ! Vivre, Coesonia,                                CCOESONIA, mme jeu.
vivre, c'est le contraire d'aimer. C'est moi qui te le dis          Tout, Caligula, mais arrte.
et c'est moi qui t'invite  une fte sans mesure,  un
procs gnral, au plus beau des spectacles. Et il me                           CALIGULA, toujours frappant.
faut du monde, des spectateurs, des victimes et des                Tu seras cruelle.
coupables.
                                                                                     COESONIA, pleurant.
            // saute sur le gong et commence  frapper, sans
         arrt,  coups redoubls.                                 Cruelle.
            Toujours frappant
                                                                                   CALIGULA, mme jeu.
  Faites entrer les coupables. Il me faut des coupa-               Froide et implacable.
bles. Et ils le sont tous. {Frappant toujours.) Je veux
qu'on fasse entrer les condamns  mort. Du public, je                                    CAESONIA
veux avoir mon public ! Juges, tmoins, accuss, tous              Implacable.
condamns d'avance! Ah! Coesonia, je leur montrerai
ce qu'ils n'ont jamais vu, le seul homme libre de cet                              CALIGULA, mme jeu.
empire !                                                           Tu souffriras aussi.
            Au son du gong, le palais peu  peu s'est rempli de
                                                                                          Coesonia
         rumeurs qui grossissent et approchent. Des voix, des
         bruits d'armes, des pas et des pitinements. Caligula     Oui, Caligula, mais je deviens folle.
         rit et frappe toujours. Des gardes entrent, puis
                                                                            Des patriciens sont entrs, ahuris, et avec eux les
         sortent.
                                                                         gens du palais. Caligula frappe un dernier coup, lve
            Frappant.                                                    son maillet, se retourne vers eux et les appelle.
66                       Caligula

                    CALIGULA, insens.
  Venez tous. Approchez. Je vous ordonne d'appro-
cher. (// trpigne,) C'est un empereur qui exige que
vous approchiez. (Tous avancent, pleins d'effroi.) Venez
vite. Et maintenant, approche Coesonia.
            // la prend par la main, la mne prs du miroir et,
         du maillet, efface frntiquement une image sur la
         surface polie. Il rit.
  Plus rien, tu vois. Plus de souvenirs, tous les visages
enfuis! Rien, plus rien. Et sais-tu ce qui reste.
Approche encore. Regarde. Approchez. Regardez.                    ACTE II 2
           // se campe devant la glace dans une attitude
         dmente.

        CJESONIA, regardant le miroir, avec effroi.
  Caligula !
             Caligula change de ton, pose son doigt sur la
         glace et le regard soudain fixe, dit d'une voix
         triomphante :

                        CALIGULA

  Caligula.



                         RIDEAU
               SCNE          PREMIRE

                    Des patriciens sont runis chez Cherea.
                  PREMIER PATRICIEN
  Il insulte notre dignit.
                        MUCIUS
  Depuis trois ans !
                 LE VIEUX PATRICIEN
  Il m'appelle petite femme ! Il me ridiculise.  mort !
                        MUCIUS
  Depuis trois ans !
                  PREMIER PATRICIEN
  Il nous fait courir tous les soirs autour de sa litire
quand il va se promener dans la campagne '
                 DEUXIME PATRICIEN
  Et il nous dit que la course est bonne pour la sant.
70                        Caligula                                                Acte II, Scne Il                   71
                          MUCIUS                                              DEUXIME PATRICIEN
     Depuis trois ans !                                         Un cynique.
                   LE VIEUX PATRICIEN                                         TROISIME PATRICIEN
     Il n'y a pas d'excuse  cela.                              Un comdien.

                   TROISIME PATRICIEN                                         LE VIEUX PATRICIEN

     Non, on ne peut pardonner cela.                            C'est un impuissant.
                                                                              QUATRIME PATRICIEN
                    PREMIER PATRICIEN
                                                                Depuis trois ans !
    Patricius, il a confisqu tes biens ; Scipion, il a tu
 ton pre; Octavius, il a enlev ta femme et la fait                     Tumulte dsordonn. Les armes sont brandies. Un
 travailler maintenant dans sa maison publique ; Lepi-                flambeau tombe. Une table est renverse. Tout le
dus, il a tu ton fils. Allez-vous supporter cela ? Pour               monde se prcipite vers la sortie. Mais entre Cherea,
moi, mon choix est fait. Entre le risque  courir et                   impassible, qui arrte cet lan.
cette vie insupportable dans la peur et l'impuissance,
je ne peux pas hsiter.
                          SCIPION
                                                                                     SCNE     II

     En tuant mon pre, il a choisi pour moi.
                                                                                      CHEREA
                    PREMIER PATRICIEN                           O courez-vous ainsi ?
     Hsiterez-vous encore ?                                                  TROISIME PATRICIEN

                   TROISIME PATRICIEN                          Au palais.
   Nous sommes avec toi. Il a donn au peuple nos                                     CHEREA
places de cirque et nous a pousss  nous battre avec           J'ai bien compris. Mais croyez-vous qu'on vous
la plbe pour mieux nous punir ensuite.                       laissera entrer?
                   LE VIEUX PATRICIEN                                          PREMIER PATRICIEN
     C'est un lche.                                            Il ne s'agit pas de demander la permission
72                        Caligula                                                      Acte Il, Scne Il                 73
                          CHEREA                                                    TROISIME PATRICIEN
  Vous voil bien vigoureux tout d'un coup ! Puis-je                  Nous le voyons comme il est, le plus insens des
au moins avoir l'autorisation de m'asseoir chez moi ?               tyrans !
            On ferme la porte. Cherea marche vers la table                                  CHEREA
         renverse et s'assied sur un des coins, tandis que tous      Ce n'est pas sr. Les empereurs fous, nous connais-
         se retournent vers lui.                                    sons cela. Mais celui-ci n'est pas assez fou. Et ce que
                          CHEREA
                                                                   je dteste en lui, c'est qu'il sait ce qu'il veut.
  Ce n'est pas aussi facile que vous le croyez, mes                                  PREMIER PATRICIEN
amis. La peur que vous prouvez ne peut pas vous                      Il veut notre mort  tous.
tenir lieu de courage et de sang-froid, Tout cela est
prmatur.                                                                                 CHEREA

                 TROISIME PATRICIEN                                  Non, car cela est secondaire. Mais il met son
                                                                    pouvoir au service d'une passion plus haute et plus
  Si tu n'es pas avec nous, va-t'en, mais tiens ta                 mortelle, il nous menace dans ce que nous avons de
langue.                                                            plus profond. Sans doute, ce n'est pas la premire fois
                          CHEREA
                                                                   que, chez nous, un homme dispose d'un pouvoir sans
                                                                   limites, mais c'est la premire fois qu'il s'en sert sans
  Je crois pourtant que je suis avec vous. Mais ce                 limites, jusqu' nier l'homme et le monde. Voil ce
n'est pas pour les mmes raisons.                                  qui m'effraie en lui et que je veux combattre. Perdre la
                  TROISIME PATRICIEN
                                                                   vie est peu de chose et j'aurai ce courage quand il le
                                                                   faudra. Mais voir se dissiper le sens de cette vie,
  Assez de bavardages !                                            disparatre notre raison d'exister, voil ce qui est
                                                                   insupportable. On ne peut vivre sans raison.
                  CHEREAJ  se redressant.
   Oui, assez de bavardages. Je veux que les choses                                 PREMIER PATRICIEN
soient claires. Car si je suis avec vous, je ne suis pas             La vengeance est une raison.
pour vous. C'est pourquoi votre mthode ne me parat
pas bonne. Vous n'avez pas reconnu votre vritable                                         CHEREA
ennemi, vous lui prtez de petits motifs. Il n'en a que              Oui, et je vais la partager avec vous. Mais compre-
de grands et vous courez  votre perte. Sachez d'abord             nez que ce n'est pas pour prendre le parti de vos
le voir comme il est, vous pourrez mieux le combattre.             petites humiliations. C'est pour lutter contre une
74                       Caligula                                                     Acte II, Scne II             75
grande ide dont la victoire signifierait la fin du            appelle  son secours, allons-nous refuser de l'enten-
monde. Je puis admettre que vous soyez tourns en              dre? Conjurs, accepterez-vous enfin que les patri-
drision, je ne puis accepter que Caligula fasse ce qu'il      ciens soient contraints chaque soir de courir autour de
rve de faire et tout ce qu'il rve de faire. Il transforme    la litire de Csar ?
sa philosophie en cadavres et, pour notre malheur,
c'est une philosophie sans objections. Il faut bien                             LE VIEUX PATRICIEN
frapper quand on ne peut rfuter.                                Permettrez-vous qu'on les appelle  ma chrie  ?
                 TROISIME PATRICIEN                                           TROISIME PATRICIEN
  Alors, il faut agir.                                           Qu'on leur enlve leur femme ?
                         CHEREA                                                DEUXIME PATRICIEN
   Il faut agir. Mais vous ne dtruirez pas cette                Et leurs enfants ?
puissance injuste en l'abordant de front, alors qu'elle
                                                                                         MUCIUS
est en pleine vigueur. On peut combattre la tyrannie,
il faut ruser avec la mchancet dsintresse. Il faut          Et leur argent ?
la pousser dans son sens, attendre que cette logique
                                                                              CINQUIME PATRICIEN
soit devenue dmence. Mais encore une fois, et je n'ai
parl ici que par honntet, comprenez que je ne suis           Non!
avec vous que pour un temps. Je ne servirai ensuite                             PREMIER PATRICIEN
aucun de vos intrts, dsireux seulement de retrouver
la paix dans un monde  nouveau cohrent. Ce n'est               Cherea, tu as bien parl. Tu as bien fait aussi de
pas l'ambition qui me fait agir, mais une peur                nous calmer. Il est trop tt pour agir : le peuple,
raisonnable, la peur de ce lyrisme inhumain auprs de         aujourd'hui encore, serait contre nous. Veux-tu guet-
quoi ma vie n'est rien.                                       ter avec nous le moment de conclure ?
                                                                                         CHEREA
             PREMIER PATRICIEN, s'avanant.
   Je crois que j'ai compris, ou  peu prs. Mais                Oui, laissons continuer Caligula. Poussons-le dans
l'essentiel est que tu juges comme nous que les bases         cette voie, au contraire. Organisons sa folie. Un jour
de notre socit sont branles. Pour nous, n'est-ce          viendra o il sera seul devant un empire plein de
                                                              morts et de parents de morts.
pas, vous autres, la question est avant tout morale. La
famille tremble, le respect du travail se perd, la patrie                Clameur gnrale. Trompettes au-dehors. Silence.
tout entire est livre au blasphme. La vertu nous                    Puis, de bouche en bouche un nom : Caligula.
76                         Caligula                                                      Acte Il, Scne IV                     77
                                                                                             COESONIA
                                                                       Vous ne vous battiez pas.
                        SCNE         III
                                                                                              CHEREA

              Entrent Caligula et Coesonia, suivis d'Hlicon et        Alors, nous ne nous battions pas.
           de soldats. Scne muette. Caligula s'arrte et regarde                       COESONIA, souriante.
           les conjurs. Il va de l'un  l'autre en silence,
           arrange une boucle  l'un, recule pour contempler un       Peut-tre vaudrait-il mieux mettre la pice en
           second, les regarde encore, passe la main sur ses yeux   ordre. Caligula a horreur du dsordre.
           et sort, sans dire un mot.                                              HLICON, au vieux patricien.
                                                                      Vous finirez par le faire sortir de son caractre, cet
                                                                    homme !
                         SCNE        IV
                                                                                      LE VIEUX PATRICIEN

           COESONIA,   ironique, montrant le dsordre.                 Mais enfin, que lui avons-nous fait ?
     Vous vous battiez ?                                                                     HLICON

                            CHEREA
                                                                      Rien, justement. C'est inou d'tre insignifiant  ce
                                                                    point. Cela finit par devenir insupportable. Mettez-
     Nous nous battions.                                            vous  la place de Caligula. (Un temps.) Naturelle-
                     COESONIA, mme jeu.
                                                                    ment, vous complotiez bien un peu, n'est-ce pas ?
     Et pourquoi vous battiez-vous ?                                                  LE VIEUX PATRICIEN

                            CHEREA
                                                                      Mais c'est faux, voyons. Que croit-il donc ?
     Nous nous battions pour rien.                                                          HLICON

                           COESONIA
                                                                       Il ne croit pas, il le sait. Mais je suppose qu'au fond,
                                                                    il le dsire un peu. Allons, aidons  rparer le
     Alors, ce n'est pas vrai.                                      dsordre.
                            CHEREA                                                       On s'affaire. Caligula entre et observe.
     Qu'est-ce qui n'est pas vrai ?
78                     Caligula                                                        Acte Il, Scne V                   79
                                                                                            COESONIA
                                                                     Le fouet, je crois.
                      SCNE       V
                                                                              Les snateurs se prcipitent et commencent d'ins-
             CALJGULA au vieux patricien.                                  taller la table maladroitement.
   Bonjour, ma chrie. (Aux autres.) Cherea, j'ai dcid                                    CALIGULA
de me restaurer chez toi. Mucius, je me suis permis                 Allons, un peu d'application! De la mthode,
d'inviter ta femme.                                               surtout, de la mthode ! ( Hlicon.) Ils ont perdu la
           L'intendant frappe dans ses mains. Un esclave          main, il me semble ?
         entre, mais Caligula l'arrte.
                                                                                            HLICON
   Un instant! Messieurs, vous savez que les finances
                                                                     vrai dire, ils ne l'ont jamais eue, sinon pour
de l'tat ne tenaient debout que parce qu'elles en               frapper ou commander. Il faudra patienter, voil tout.
avaient pris l'habitude. Depuis hier, l'habitude elle-           Il faut un jour pour faire un snateur et dix ans pour
mme n'y suffit plus. Je suis donc dans la dsolante             faire un travailleur.
ncessit de procder  des compressions de person-
nel. Dans un esprit de sacrifice que vous apprcierez,                                     CALIGULA
j'en suis sr, j'ai dcid de rduire mon train de
                                                                    Mais j'ai bien peur qu'il en faille vingt pour faire un
maison, de librer quelques esclaves, et de vous                 travailleur d'un snateur.
 affecter  mon service. Vous voudrez bien prparer la
 table et la servir.                                                                       HLICON
                      Les snateurs se regardent et hsitent.       Tout de mme, ils y arrivent.  mon avis, ils ont la
                        HLICON                                  vocation! La servitude leur conviendra. (Un snateur
                                                                 s'ponge.) Regarde, ils commencent mme  transpirer.
   Allons, messieurs, un peu de bonne volont. Vous              C'est une tape.
verrez, d'ailleurs, qu'il est plus facile de descendre
l'chelle sociale que de la remonter.                                                      CALIGULA
                   Les snateurs se dplacent avec hsitation.     Bon. N'en demandons pas trop. Ce n'est pas si mal.
                  CALIGULA,  Coesonia
                                                                 Et puis, un instant de justice, c'est toujours bon 
                                                                 prendre.  propos de justice, il faut nous dpcher :
  Quel est le chtiment rserv aux esclaves pares-              une excution m'attend. Ah! Rufius a de la chance
seux?                                                            que je sois si prompt  avoir faim. (Confidentiel.)
80                         Caligula                                                        Acte Il, Scne V                     81
Rufius, c'est le chevalier qui doit mourir. {Un temps.)                        d'exploits que, pendant le repas, il excutera avec
Vous ne me demandez pas pourquoi il doit mourir ?                              simplicit. Mais il s'arrte brusquement de manger
           Silence gnral. Pendant ce temps, des esclaves ont                 et fixe l'un des convives, Lepidus, avec insistance.
         apport des vivres.                                                      Brutalement.
           De bonne humeur.                                           Tu as l'air de mauvaise humeur. Serait-:e parce
  Allons, je vois que vous devenez intelligents. (//                que j'ai fait mourir ton fils?
grignote une olive.) Vous avez fini par comprendre qu'il
n'est pas ncessaire d'avoir fait quelque chose pour                                       la gorge serre.
                                                                                      LEPIDUSJ
mourir. Soldats, je suis content de vous. N'est-ce pas,               Mais non, Caus, au contraire.
Hlicon ?
                                                                                        CALIGULAJ panoui.
            // s'arrte de grignoter   regarde les convives d'un
         air farceur.                                                 Au contraire ! Ah ! que j'aime que le visage dmente
                                                                   les soucis du coeur. Ton visage est triste. Mais ton
                          HELICON                                  coeur ? Au contraire, n'est-ce pas, Lepidus ?
   Sr ! Quelle arme ! Mais si tu veux mon avis, ils                                   LEPIDUS.,   rsolument.
sont maintenant trop intelligents, et ils ne voudront
plus se battre. S'ils progressent encore, l'empire                    Au contraire, Csar.
s'croule !
                                                                                        de plus en plus heureux.
                                                                                CALIGULA,
                         CALIGULA                                    Ah ! Lepidus, personne ne m'est plus cher que toi.
  Parfait. Nous nous reposerons. Voyons, plaons-                  Rions ensemble, veux-tu? Et dis-moi quelque bonne
nous au hasard. Pas de protocole. Tout de mme, ce                 histoire.
Rufius a de la chance. Et je suis sr qu'il n'apprcie
pas ce petit rpit. Pourtant, quelques heures gagnes                          LEPIDUS,   qui a prsum de ses forces.
sur la mort, c'est inestimable.                                      Caus !
           // mange, les autres aussi. Il devient vident que                               CALIGULA
        Caligula se tient mal  table. Rien ne le force  jeter      Bon, bon. Je raconterai, alors. Mais tu riras, n'est-
        ses noyaux d'olives dans l'assiette de ses voisins         ce pas, Lepidus ? {L'oeil mauvais.) Ne serait-ce que pour
        immdiats,  cracher ses dchets de viande sur le          ton second fils. {De nouveau rieur.) D'ailleurs, tu n'es
        plat, comme  se curer les dents avec les ongles et  se   pas de mauvaise humeur. (// boit, puis dictant.) Au...,
        gratter la tte frntiquement. C'est pourtant autant      au... Allons, Lepidus.
82                       Caligula                                                         Acte Il, Scne V                     83
                  LEPIDUS, avec lassitude.                                                    CALIGULA
     Au contraire, Caus.                                              Parfait. Alors, tais-toi. J'aimerais bien entendre
                                                                     notre ami Mucius.
                         CALIGULA
                                                                                       MUCIUS,  contrecoeur.
   la bonne heure! (// boit.) coute, maintenant.
(Rveur.) Il tait une fois un pauvre empereur que                      tes ordres, Caus.
personne n'aimait. Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer                                        CALIGULA
son plus jeune fils pour s'enlever cet amour du coeur.
(Changeant de ton.) Naturellement, ce n'est pas vrai.                   Eh bien, parle-nous de ta femme. Et commence par
Drle, n'est-ce pas? Tu ne ris pas. Personne ne rit?                 l'envoyer  ma gauche.
Ecoutez alors. (Avec une violente colre.) Je veux que tout                         La femme de Mucius vient prs de Caligula.
le monde rie. Toi, Lepidus, et tous les autres. Levez-
vous, riez. (// frappe sur la table.) Je veux, vous                    Eh bien ! Mucius, nous t'attendons.
entendez, je veux vous voir rire.                                                     MUCIUS,, un peu perdu.
              Tout le monde se lve. Pendant toute cette scne,       Ma femme, mais je l'aime.
           les acteurs, sauf Caligula et Coesonia, pourront jouer
                                                                                                                    Rire gnral.
           comme des marionnettes.
                                                                                            CALIGULA
              Se renversant sur son lit, panoui, pris d'un rire
           irrsistible.                                              Bien sr, mon ami, bien sr. Mais comme c'est
                                                                    commun!
  Non, mais regarde-les, Coesonia. Rien ne va plus.
Honntet, respectabilit, qu'en dira-t-on, sagesse des                        // a dj la femme prs de lui et lche distraite-
nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparat                         ment son paule gauche.
devant la peur. La peur, hein, Coesonia, ce beau                               De plus en plus  l'aise.
sentiment, sans alliage, pur et dsintress, un des                  Au fait, quand je suis entr, vous complotiez, n'est-
rares qui tire sa noblesse du ventre. (Il passe la main sur         ce pas? On y allait de sa petite conspiration, hein?
son front et boit. Sur un ton amical.) Parlons d'autre chose,
                                                                                     LE VIEUX PATRICIEN
maintenant. Voyons, Cherea, tu es bien silencieux.
                                                                      Caus, comment peux-tu ?...
                            CHEREA
                                                                                           CALIGULA
   Je suis prt  parler, Caus. Ds que tu le permet-                Aucune importance, ma jolie. Il faut bien que
 tras.                                                              vieillesse se passe. Aucune importance, vraiment.
84                       Caligula                                                     Acte Il, Scne VI                85
Vous tes incapables d'un acte courageux. Il me vient             passion pour l'art vous conduise  changer des
seulement  l'esprit que j'ai quelques questions d'tat           coups.
 rgler. Mais, auparavant, sachons faire leur part
aux dsirs imptueux que nous cre la nature.                                       CHEREA, mme jeu.

            // se lve et entrane la femme de Mucius dans une      Certes. Mais Caligula me disait qu'il n'est pas de
         pice voisine.
                                                                  passion profonde sans quelque cruaut.
                                                                                         HLICON
                                                                    Ni d'amour sans un brin de viol.
                      SCNE         VI
                                                                                   COESONIA,   mangeant.

                               Mucius fait mine de se lever.        Il y a du vrai dans cette opinion. N'est-ce pas, vous
                                                                  autres?
                 COESONIA, aimablement.
                                                                                   LE VIEUX PATRICIEN
  Oh ! Mucius, je reprendrais bien de cet excellent
                                                                    Caligula est un vigoureux psychologue.
vin.
           Mucius, dompt, la sert en silence. Moment de                           PREMIER PATRICIEN
         gne. Les siges craquent. Le dialogue qui suit est un     Il nous a parl avec loquence du courage.
         peu compass.
                                                                                  DEUXIME PATRICIEN
                        COESONIA
                                                                    Il devrait rsumer toutes ses ides. Cela serait
  Eh bien! Cherea. Si tu me disais maintenant                     inestimable.
pourquoi vous vous battiez tout  l'heure ?
                                                                                         CHEREA
                   CHEREA, froidement.
                                                                     Sans compter que cela l'occuperait. Car il est
  Tout est venu, chre Coesonia, de ce que nous                   visible qu'il a besoin de distractions.
discutions sur le point de savoir si la posie doit tre
meurtrire ou non.                                                             COESONIA, toujours mangeant.

                                                                    Vous serez ravis de savoir qu'il y a pens et qu'il
                         COESONIA
                                                                  crit en ce moment un grand trait.
  C'est fort intressant. Cependant, cela dpasse mon
entendement de femme. Mais j'admire que votre
86                           Caligula                                                   Acte Il, Scne IX                87
                                                                               LE VIEUX PATRICIEN, avec enjouement.

                       SCNE        VII                              Eh bien ! cela l'occupera, comme disait Cherea
                                                                                            CAESONIA
                     Entrent Caligula et la femme de Mucius.          Oui, ma jolie. Mais ce qui vous gnera, sans doute,
                             CALIGULA                              c'est le titre de cet ouvrage.
 Mucius, je te rends ta femme. Elle te rejoindra.                                           CHEREA
Mais pardonnez-moi, quelques instructions  donner.                  Quel est-il?
                   // sort rapidement. Mucius, ple, s'est lev.                           CAESONIA
                                                                      Le Glaive. 

                       SCNE        VIII
                                                                                          SCNE     IX
               CAESONiA,  Mucius, rest debout.
  Ce grand trait galera les plus clbres, Mucius,                                               Entre rapidement Caligula.
nous n'en doutons pas.
                                                                                           CALIGULA
              MUCIUS, regardant toujours la porte
               par laquelle Caligula a disparu.
                                                                      Pardonnez-moi, mais les affaires de l'tat, elles
                                                                   aussi, sont pressantes. Intendant, tu feras fermer les
     Et de quoi parle-t-il, Coesonia ?                             greniers publics. Je viens de signer le dcret. Tu le
                                                                   trouveras dans la chambre.
                    CAESONIA, indiffrente.

     Oh ! cela me dpasse.                                                               L'INTENDANT
                                                                     Mais...
                             CHEREA

 Il faut donc comprendre que cela traite du pouvoir                                        CALIGULA
meurtrier de la posie.                                              Demain, il y aura famine.
                             CAESONIA                                                    L'INTENDANT
     Tout juste, je crois.                                           Mais le peuple va gronder.
88                      Caligula                                                    Acte II, Scne X                89
            CALIGULA, avec force et prcision.                  monde est coupable. D'o il ressort que tout le monde
  Je dis qu'il y aura famine demain. Tout le monde              meurt. C'est une question de temps et de patience. 
connat la famine, c'est un flau. Demain, il y aura                               CALIGULA, riant.
flau... et j'arrterai le flau quand il me plaira. (//
explique aux autres.) Aprs tout, je n'ai pas tellement de         Qu'en pensez-vous? La patience, hein, voil une
faons de prouver que je suis libre. On est toujours            trouvaille! Voulez-vous que je vous dise : c'est ce que
libre aux dpens de quelqu'un. C'est ennuyeux, mais            j'admire le plus en vous.
c'est normal. (Avec un coup d'oeil vers Mucius.) Appliquez         Maintenant, messieurs, vous pouvez disposer. Che-
cette pense  la jalousie et vous verrez. (Songeur.)          rea n'a plus besoin de vous. Cependant, que Coesonia
Tout de mme, comme c'est laid d'tre jaloux!                  reste! Et Lepidus et Octavius! Mereia aussi. Je
Souffrir par vanit et par imagination! Voir sa                voudrais discuter avec vous de l'organisation de ma
femme...                                                       maison publique. Elle me donne de gros soucis.
            Mucius serre les poings et ouvre la bouche. Trs              Les autres sortent lentement. Caligula suit
         vite.                                                           Mucius des yeux.

  Mangeons, messieurs. Savez-vous que nous travail-
lons ferme avec Hlicon? Nous mettons au point un                                    SCNE X
petit trait de l'excution dont vous nous donnerez des
nouvelles.
                                                                                       CHEREA
                        HLICON
                                                                  tes ordres, Caus. Qu'est-ce qui ne va pas? Le
   supposer qu'on vous demande votre avis.                    personnel est-il mauvais ?
                       CALIGULA                                                      CALIGULA
  Soyons gnreux, Hlicon! Dcouvrons-leur nos                  Non, mais les recettes ne sont pas bonnes.
petits secrets. Allez, section III, paragraphe premier.
                                                                                       MEREIA
         HLICON se lve et rcite mcaniquement.
                                                                 Il faut augmenter les tarifs.
   L'excution soulage et dlivre. Elle est univer-
selle, fortifiante et juste dans ses applications comme                              CALIGULA
dans ses intentions. On meurt parce qu'on est coupa-              Mereia, tu viens de perdre une occasion de te taire.
ble. On est coupable parce qu'on est sujet de Caligula.        tant donn ton ge, ces questions ne t'intressent pas
Or, tout le monde est sujet de Caligula. Donc, tout le         et je ne te demande pas ton avis.
90                       Caligula                                                      Acte Il, Scne X                    91
                          MEREIA                                                            CHEREA
     Alors, pourquoi m'as-tu fait rester ?                           C'est lumineux.
                         CALIGULA                                                         COESONIA

  Parce que, tout  l'heure, j'aurai besoin d'un avis               Je le crois. J'oubliais de dire que la rcompense est
sans passion.                                                     dcerne chaque mois, aprs vrification des bons
                                                                  d'entre ; le citoyen qui n'a pas obtenu de dcoration
                                              Mereia s'carte.    au bout de douze mois est exil ou excut.
                          CHEREA                                                  TROISIME PATRICIEN
  Si je puis, Caus, en parler avec passion, je dirai                Pourquoi  ou excut  ?
qu'il ne faut pas toucher aux tarifs.
                                                                                          Coesonia
                         CALIGULA                                   Parce que Caligula dit que cela n'a aucune impor-
  Naturellement, voyons. Mais il faut nous rattraper              tance. L'essentiel est qu'il puisse choisir.
sur le chiffre d'affaires. Et j'ai dj expliqu mon plan
                                                                                          CHEREA
 Coesonia qui va vous l'exposer. Moi, j'ai trop bu de
vin et je commence  avoir sommeil.                                 Bravo. Le Trsor public est aujourd'hui renflou.
                                  Il s'tend et ferme les yeux.                          HLICON

                          COESONIA
                                                                    Et toujours de faon trs morale, remarquez-le
                                                                  bien. Il vaut mieux, aprs tout, taxer le vice que
   C'est fort simple. Caligula cre une nouvelle dco-            ranonner la vertu comme on le fait dans les socits
ration.                                                           rpublicaines.
                          CHEREA                                            Caligula ouvre les yeux  demi et regarde le vieux
                                                                          Mereia qui,  l'cart, sort un petit flacon et en boit
     Je ne vois pas le rapport.                                           une gorge.
                          COESONIA                                              CALIGULA, toujours couch.
   Il y est, pourtant. Cette distinction constituera                Que bois-tu, Mereia ?
l'ordre du Hros civique. Elle rcompensera ceux des
citoyens qui auront le plus frquent la maison                                           MEREIA
publique de Caligula.                                               C'est pour mon asthme, Caus.
92                        Caligula                                              Acte II, Scne X                  93
        CALIGULA, allant vers lui en cartant les autres                            MEREIA
                   et luijlairant la bouche.                 Oui..., je veux dire... non.
     Non, c'est un contrepoison.
                                                                                  CALIGULA
                           MEREIA
                                                             Et ds l'instant o tu crois que j'ai pris la dcision
  Mais non, Caus, Tu veux rire. J'touffe dans la         de t'empoisonner, tu fais ce qu'il faut pour t'opposer 
nuit et je me soigne depuis fort longtemps dj.           cette volont.
                         CALIGULA
                                                                      Silence. Ds le dbut de la scne, Coesonia et
     Ainsi, tu as peur d'tre empoisonn?                           Cherea ont gagn le fond. Seul, Lepidus suit le
                                                                    dialogue d'un air angoiss.
                           MEREIA
                                                                      De plus en plus prcis.
     Mon asthme...
                                                             Cela fait deux crimes, et une alternative dont tu ne
                          CALIGULA                         sortiras pas : ou bien je ne voulais pas te faire mourir
  Non. Appelons les choses par leur nom : tu crains        et tu me suspectes injustement, moi, ton empereur.
que je ne t'empoisonne. Tu me souponnes. Tu               Ou bien je le voulais, et toi, insecte, tu t'opposes  mes
                                                           projets. (Un temps. Caligula contemple le vieillard avec
m'pies.
                                                           satisfaction.) Hein, Mereia, que dis-tu de cette logique ?
                           MEREIA
                                                                                   MEREIA
     Mais non, par tous les dieux !
                                                              Elle est.., elle est rigoureuse, Caus. Mais elle ne
                          CALIGULA                         s'applique pas au cas.
 Tu me suspectes. En quelque sorte, tu te dfies de
                                                                                  CALIGULA
moi.
                                                              Et, troisime crime, tu me prends pour un imbcile.
                           MEREIA                          coute-moi bien. De ces trois crimes, un seul est
     Caus !                                               honorable pour toi, le second -- parce que ds
                                                           l'instant o tu me prtes une dcision et la contrecar-
                     CALIGULA, rudement.                   res, cela implique une rvolte chez toi. Tu es un
  Rponds-moi. {Mathmatique.) Si tu prends un             meneur d'hommes, un rvolutionnaire. Cela est bien.
contrepoison, tu me prtes par consquent l'intention      (Tristement.) Je t'aime beaucoup, Mereia. C'est pour-
de t'empoisonner.                                          quoi tu seras condamn pour ton second crime et non
94                        Caligula
                                                                                          Acte Il, Scne XII                    95
pour les autres. Tu vas mourir virilement, pour t'tre
rvolt.
           Pendant tout ce discours, Mereia se rapetisse peu                                SCNE        XI
         peu sur son sige.
   Ne me remercie pas. C'est tout naturel. Tiens. (//                                     LEPIDUS, atterr.
lui tend une fiole et aimablement.) Bois ce poison.                    Que faut-il faire?
           Mereia, secou de sanglots, refuse de la tte.
        S'impatientant.                                                               COESONIA, avec simplicit.

  Allons, allons.                                                      D'abord, retirer le corps, je crois. Il est trop laid !

            Mereia tente alors de s'enfuir. Mais Caligula,                      Cherea et Lepidus prennent le corps et le tirent en
         d'un bond sauvage, l'atteint au milieu de la scne, le              coulisse.
        jette sur un sige bas et, aprs une lutte de quelques
         instants, lui enfonce la fiole entre les dents et la brise                     LEPIDUS,  Cherea.
          coups de poing. Aprs quelques soubresauts, le             Il faudra faire vite.
         visage plein d'eau et de sang, Mereia meurt.
            Caligula se relve et s'essuie machinalement les                                  CHEREA
         mains.
                                                                      Il faut tre deux cents.
             Coesonia, lui donnant un fragment de la fiole de
         Mereia.                                                               Entre le jeune Scipion. Apercevant Coesonia, il a
  Qu'est-ce que c'est? Un contrepoison?                                      un geste pour repartir.

                    COESONIA, avec calme.
  Non, Caligula. C'est un remde contre l'asthme.
                                                                                          SCNE       XII
              CALIGULA, regardant Mereia,
                       aprs un silence.
                                                                                              COESONIA
  Cela ne fait rien. Cela revient au mme. Un peu
                                                                      Viens ici.
plus tt, un peu plus tard...
          // sort brusquement, d'un air affair, en s'es-                              LE JEUNE SCIPION
        suyant toujours les mains.                                    Que veux-tu ?
96                          Caligula                                                   Acte Il, Scne XII                97
                           COESONIA                                                        COESONIA
     Approche.                                                       Tu as raison, je ne te trahirai pas. Mais je veux te
                                                                  dire quelque chose -- ou plutt, je voudrais parler 
               Elle lui relve le menton et le regarde dans les   ce qu'il y a de meilleur en toi.
            yeux. Un temps.
               Froidement.                                                            LE JEUNE SCIPION

     Il a tu ton pre ?                                            Ce que j'ai de meilleur en moi, c'est ma haine.

                      LE JEUNE SCIPION                                                    COESONIA

     Oui.                                                            coute-moi seulement. C'est une parole  la fois
                                                                  difficile et vidente que je veux te dire. Mais c'est une
                            COESONIA                              parole qui, si elle tait vraiment coute, accomplirait
                                                                  la seule rvolution dfinitive de ce monde.
     Tu le hais?
                                                                                      LE JEUNE SCIPION
                       LE JEUNE SCIPION
                                                                    Alors, dis-la.
     Oui.
                                                                                          Coesonia
                            COESONIA
                                                                     Pas encore. Pense d'abord au visage rvuls de ton
     Tu veux le tuer?                                             pre  qui on arrachait la langue. Pense  cette bouche
                       LE JEUNE SCIPION
                                                                  pleine de sang et  ce cri de bte torture.

     Oui.                                                                            LE JEUNE SCIPION
                                                                    Oui.
                      COESONIA, le lchant.

     Alors, pourquoi me le dis-tu ?                                                       COESONIA

                                                                    Pense maintenant  Caligula.
                       LE JEUNE SCIPION
   Parce que je ne crains personne. Le tuer ou tre tu,                             LE JEUNE SCIPION,
c'est deux faons d'en finir. D'ailleurs, tu ne me                             avec tout l'accent de la haine.
trahiras pas.                                                      Oui.
98                         Caligula                                                  Acte Il, Scne XIV                   99
                           COESONIA
     coute maintenant : essaie de le comprendre.                                      SCNE       XIV
             Elle sort, laissant le jeune Scipion dsempar.
           Entre Hlicon,                                                                CALIGULA
                                                                  Ah ! c'est toi.
                      SCNE XIII                                            // s'arrte, un peu comme s'il cherchait une
                                                                          contenance.
                           HLICON                                Il y a longtemps que je ne t'ai vu. (Avanant lentement
                                                                vers lui.) Qu'est-ce que tu fais ? Tu cris toujours ? Est-
     Caligula revient : si vous alliez manger, pote ?          ce que tu peux me montrer tes dernires pices ?
                     LE JEUNE SCIPION
                                                                                    LE JEUNE SCIPION,
     Hlicon ! Aide-moi.                                                mal  l'aise, lui aussi, partag entre sa haine
                           HLICON                                                   et il ne sait pas quoi.
   C'est dangereux, ma colombe. Et je n'entends rien              J'ai crit des pomes, Csar.
 la posie.
                                                                                         CALIGULA
                     LE JEUNE SCIPION                             Sur quoi ?
     Tu pourrais m'aider. Tu sais beaucoup de choses.
                                                                                     LE JEUNE SCIPION
                           HLICON
                                                                  Je ne sais pas, Csar. Sur la nature, je crois.
  Je sais que les jours passent et qu'il faut se hter de
manger. Je sais aussi que tu pourrais tuer Caligula...                            CALIGULA, plus     l'aise.
et qu'il ne le verrait pas d'un mauvais oeil.
                                                                  Beau sujet. Et vaste. Qu'est-ce qu'elle t'a fait, la
                                Entre Caligula. Sort Hlicon.   nature ?

                                                                           LE JEUNE SCIPION, se reprenant,
                                                                             d'un air ironique et mauvais.
                                                                  Elle me console de n'tre pas Csar.
100                       Caligula                                                    Acte Il, Scne XIV            101
                        CALIGULA                                                      LE JEUNE SCIPION
   Ah! et crois-tu qu'elle pourrait me consoler de                  Non.
l'tre?
                                                                                          CALIGULA
              LE JEUNE SCIPION, mme jeu.
                                                                    Dis-moi du moins ce qu'il contient.
   Ma foi, elle a guri des blessures plus graves.
                                                                               LE JEUNE SCIPION, toujours raidi
            CALiGULAj trangement simple.
                                                                                      et comme  regret.
  Blessure? Tu dis cela avec mchancet. Est-ce                    J'y parlais...
parce que j'ai tu ton pre? Si tu savais pourtant
comme le mot est juste. Blessure ! (Changeant de ton.) Il                                 CALIGULA
n'y a que la haine pour rendre les gens intelligents.              Eh bien?
                LE JEUNE SCIPION, raidi.
                                                                                     LE JEUNE SCIPION
  J'ai rpondu  ta question sur la nature.                        Non, je ne sais pas...
             Caligula s'assied, regarde Scipion,puis lui prend
         brusquement les mains et l'attire de force  ses pieds.                          CALIGULA
         Il lui prend le visage dans ses mains.                    Essaie...
                         CALIGULA                                                    LE JEUNE SCIPION
  Rcite-moi ton pome.                                            J'y parlais d'un certain accord de la terre...
                    LE JEUNE SCIPION
                                                                                         CALIGULA,,
  Je t'en prie, Csar, non.                                                    l'interrompant, d'un ton absorb.
                         CALIGULA                                  ... de la terre et du pied.
  Pourquoi ?                                                                    LE JEUNE SCIPION, Surpris,
                    LE JEUNE SCIPION                                                hsite et continue.
  Je ne l'ai pas sur moi.                                          Oui, c'est  peu prs cela...
                         CALIGULA                                                        CALIGULA
  Ne t'en souviens-tu pas ?                                        Continue.
102                      Caligula                                                 Acte Il, Scne XIV                103
                    LE JEUNE SCIPION                                              LE JEUNE SCIPION
  ... et aussi de la ligne des collines romaines et de cet      Oui, oui. C'est tout cela! Mais comment l'as-tu
apaisement fugitif et bouleversant qu'y ramne le             appris ?
soir...
                                                                                      CALIGULA,
                        CALIGULA                                          pressant le jeune Scipion contre lui.
  ... Du cri des martinets dans le ciel vert.                  Je ne sais pas. Peut-tre parce que nous aimons les
                                                              mmes vrits.
                   LE JEUNE SCIPION,
                 s'abandonnant un peu plus.                           LE JEUNE SCIPION, frmissant, cache sa tte
  Oui, encore.                                                               contre la poitrine de Caligula.
                                                                Oh! qu'importe, puisque tout prend en moi le
                        CALIGULA                             visage de l'amour !
  Eh bien ?
                                                                            CALIGULA, toujours caressant.
                    LE JEUNE SCIPION
                                                                C'est la vertu des grands coeurs, Scipion. Si, du
  Et de cette minute subtile o le ciel encore plein         moins, je pouvais connatre ta transparence ! Mais je
d'or brusquement bascule et nous montre en un                sais trop la force de ma passion pour la vie, elle ne se
instant son autre face, gorge d'toiles luisantes.          satisfera pas de la nature. Tu ne peux pas comprendre
                                                             cela. Tu es d'un autre monde. Tu es pur dans le bien,
                        CALIGULA                             comme je suis pur dans le mal.
 De cette odeur de fume, d'arbres et d'eaux qui
monte alors de la terre vers la nuit.                                            LE JEUNE SCIPION
                                                               Je peux comprendre.
               LE JEUNE SCIPION, tout entier,
   ... Le cri des cigales et la retombe des chaleurs, les                           CALIGULA
chiens, les roulements des derniers chars, les voix des        Non. Ce quelque chose en moi, ce lac de silence, ces
fermiers...                                                  herbes pourries. (Changeant brusquement de ton.) Ton
                                                             pome doit tre beau. Mais si tu veux mon avis...
                        CALIGULA
   ... Et les chemins noys d'ombre dans les lentisques                    LE JEUNE SCIPION, mme jeu.
et les oliviers...                                             Oui.
104                      Caligula                                                        Acte Il, Scne XIV                  105
                         CALIGULA                                               CALIGULA, clatant, se jette sur lui
  Tout cela manque de sang.                                                       et le prend au collet; il le secoue.
                                                                        La solitude! Tu la connais, toi, la solitude? Celle
            Scipion se rejette brusquement en arrire et regarde     des potes et des impuissants. La solitude? Mais
         Caligula avec horreur. Toujours reculant, il parle          laquelle? Ah! tu ne sais pas que seul, on ne l'est
         d'une voix sourde, devant Caligula qu'il regarde           jamais ! Et que partout le mme poids d'avenir et de
         avec intensit.                                            pass nous accompagne ! Les tres qu'on a tus sont
                                                                    avec nous. Et pour ceux-l, ce serait encore facile.
                     LE JEUNE SCIPION                               Mais ceux qu'on a aims, ceux qu'on n'a pas aims et
  Oh ! le monstre, l'infect monstre. Tu as encore jou.             qui vous ont aim, les regrets, le dsir, l'amertume et
Tu viens de jouer, hein ? Et tu es content de toi ?                 la douceur, les putains et la clique des dieux. (// le
                                                                    lche et recule vers sa place.) Seul ! Ah ! si du moins, au
              CALIGULA, avec un peu de tristesse.                  lieu de cette solitude empoisonne de prsences qui est
  Il y a du vrai dans ce que tu dis. J'ai jou.                    la mienne, je pouvais goter la vraie, le silence et le
                                                                   tremblement d'un arbre ! (Assis, avec une soudaine lassi-
                LE JEUNE SCIPION, mme jeu.                         tude.) La solitude ! Mais non, Scipion. Elle est peuple
                                                                   de grincements de dents et tout entire retentissante
  Quel coeur ignoble et ensanglant tu dois avoir.                 de bruits et de clameurs perdues. Et prs des femmes
Oh! comme tant de mal et de haine doivent te                       que je caresse, quand la nuit se referme sur nous et
torturer !                                                         que je crois, loign de ma chair enfin contente, saisir
                    CALIGULA, doucement.
                                                                   un peu de moi entre la vie et la mort, ma solitude
                                                                   entire s'emplit de l'aigre odeur du plaisir aux aissel-
  Tais-toi, maintenant.                                            les de la femme qui sombre encore  mes cts.
                     LE JEUNE SCIPION                                                             // a l'air extnu. Long silence.
                                                                                Le jeune Scipion passe derrire Caligula et
  Comme je te plains et comme je te hais !
                                                                             s'approche, hsitant. Il tend une main vers Caligula
                                                                             et la pose sur son paule. Caligula, sans se retourner,
                   CALIGULA, avec colre.
                                                                             la couvre d'une des siennes.
  Tais-toi.                                                                            LE JEUNE SCIPION

                     LE JEUNE SCIPION                                 Tous les hommes ont une douceur dans la vie. Cela
                                                                   les aide  continuer. C'est vers elle qu'ils se retournent
  Et quelle immonde solitude doit tre la tienne !                 quand ils se sentent trop uss.
106                      Caligula
                         CALIGULA
  C'est vrai, Scipion.
                    LE JEUNE SCIPION
  N'y a-t-il donc rien dans la tienne qui soit sembla-
ble, l'approche des larmes, un refuge silencieux ?
                         CALIGULA
  Si, pourtant.
                    LE JEUNE SCIPION
  Et quoi donc ?                                         ACTE   III3
                   CALIGULA, lentement.

  Le mpris.



                         RIDEAU
                SCNE         PREMIRE


   Avant le lever du rideau, bruit de cymbales et de caisse. Is
rideau s'ouvre sur une sorte de parade foraine. Au centre, une
tenture devant laquelle, sur une petite estrade, se trouvent
Hlicon et Coesonia. Les cymbalistes de chaque ct. Assis sur
des siges, tournant le dos aux spectateurs, quelques patriciens
et le jeune Scipion.

         HLICON, rcitant sur le ton de la parade.

   Approchez! Approchez! (Cymbales.) Une fois de
plus, les dieux sont descendus sur terre. Caus, Csar
et dieu, surnomm Caligula, leur a prt sa forme tout
humaine. Approchez, grossiers mortels, le miracle
sacr s'opre devant nos yeux. Par une faveur particu-
lire au rgne bni de Caligula, les secrets divins sont
offerts  tous les yeux.
                                                  Cymbales.
110                      Caligula                                                  Acte III, Scne I               111
                        CAESONIA                                                       COESONIA

  Approchez, Messieurs! Adorez et donnez votre                    L'adoration commence. Prosternez-vous (tous, sauf
obole. Le mystre cleste est mis aujourd'hui  la              Scipion, se prosternent) et rptez aprs moi la prire
porte de toutes les bourses.                                   sacre  Caligula-Vnus :
                                                 Cymbales.         Desse des douleurs et de la danse... 
                         HLICON                                                   LES PATRICIENS
   L'Olympe et ses coulisses, ses intrigues, ses pantou-           Desse des douleurs et de la danse... 
fles et ses larmes. Approchez' Approchez! Toute la
vrit sur vos dieux '                                                                 COESONIA

                                                 Cymbales.          Ne des vagues, toute visqueuse et amre dans le
                                                                sel et l'cume... 
                        COESONIA
                                                                                   LES PATRICIENS
   Adorez et donnez votre obole. Approchez, Mes-
sieurs. La reprsentation va commencer.                             Ne des vagues, toute visqueuse et amre dans le
                                                                sel et l'cume... 
            Cymbales. Mouvements d'esclaves qui apportent
         divers objets sur l'estrade.                                                  COESONIA
                                                                   Toi qui es comme un rire et un regret... 
                         HLICON
   Une reconstitution impressionnante de vrit, une                               LES PATRICIENS
ralisation sans prcdent. Les dcors majestueux de               Toi qui es comme un rire et un regret... 
la puissance divine ramens sur terre, une attraction
sensationnelle et dmesure, la foudre (les esclaves                                   COESONIA
allument des feux grgeois), le tonnerre (on roule un tonneau
                                                                  ... une rancoeur et un lan... 
plein de cailloux), le destin lui-mme dans sa marche
triomphale. Approchez et contemplez !                                              LES PATRICIENS
           // tire la tenture et Caligula costum en Vnus        ... une rancoeur et un lan... 
         grotesque apparat sur un pidestal.
                                                                                       COESONIA
                   CALIGULA, aimable.
                                                                   Enseigne-nous l'indiffrence qui fait renatre les
  Aujourd'hui, je suis Vnus.                                   amours... 
112                   Caligula                                                 Acte III, Scne I                     113
                   LES PATRICIENS                                              LES PATRICIENS
   Enseigne-nous l'indiffrence qui fait renatre les      ... tes mains pleines de fleurs et de meurtres. 
amours... 
                                                                                   COESONIA
                      COESONIA
                                                              Accueille tes enfants gars. Reois-les dans
   Instruis-nous de la vrit de ce monde qui est de     l'asile dnud de ton amour indiffrent et douloureux.
n'en point avoir...                                      Donne-nous tes passions sans objet, tes douleurs
                                                          prives de raison et tes joies sans avenir... 
                   LES PATRICIENS

   Instruis-nous de la vrit de ce monde qui est de                          LES PATRICIENS
n'en point avoir...                                         ... et tes joies sans avenir... 
                      COESONIA
                                                                             COESONIA, trs haut.
   Et accorde-nous la force de vivre  la hauteur de         Toi, si vide et si brlante, inhumaine, mais si
cette vrit sans gale...                               terrestre, enivre-nous du vin de ton quivalence et
                                                          rassasie-nous pour toujours dans ton coeur noir et
                   LES PATRICIENS
                                                          sal. 
   Et accorde-nous la force de vivre  la hauteur de
cette vrit sans gale...                                                    LES PATRICIENS

                                                             Enivre-nous du vin de ton quivalence et rassasie-
                      COESONIA                            nous pour toujours dans ton coeur noir et sal. 
  Pause !
                                                                      Quand la dernire phrase a t prononce par les
                   LES PATRICIENS                                  patriciens, Caligula, jusque-l immobile, s'broue et
                                                                   d'une voix de stentor :
  Pause 
                                                                                   CALIGULA
                 COESONIA, reprenant.
                                                            Accord, mes enfants, vos voeux seront exaucs.
   Comble-nous de tes dons, rpands sur nos visages
ton impartiale cruaut ta haine tout objective ; ouvre                // s'assied en tailleur sur le pidestal. Un  un,
au-dessus de nos yeux tes mains pleines de fleurs et de            les patriciens se prosternent, versent leur obole et se
meurtres.                                                         rangent  droite avant de disparatre. Le dernier,
114                     Caligula                                                     Acte III, Scne         Il         115
         troubl, oublie son obole et se retire. Mais Caligula,                          HLICON
         d'un bond, se remet debout.
                                                                    Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
   Hep! Hep! Viens ici, mon garon. Adorer, c'est
bien, mais enrichir, c'est mieux. Merci. Cela va bien.                                    SCIPION
Si les dieux n'avaient pas d'autres richesses que                   Tu souilles le ciel aprs avoir ensanglant la terre.
l'amour des mortels, ils seraient aussi pauvres que le
pauvre Caligula. Et maintenant, messieurs, vous allez                                    HLICON
pouvoir partir et rpandre dans la ville l'tonnant                 Ce jeune homme adore les grands mots.
miracle auquel il vous a t donn d'assister : vous
avez vu Vnus, ce qui s'appelle voir, avec vos yeux de                                         // va se coucher sur un divan.
chair, et Vnus vous a parl. Allez, messieurs.
                                                                                   COESONIA, trs calme.
                                   Mouvement des patriciens.
                                                                    Comme tu y vas, mon garon ; il y a en ce moment,
  Une seconde! En sortant, prenez le couloir de                   dans Rome, des gens qui meurent pour des discours
gauche. Dans celui de droite, j'ai post des gardes               beaucoup moins loquents.
pour vous assassiner.
                                                                                         SCIPION
           Les patriciens sortent avec beaucoup d'empresse-         J'ai dcid de dire la vrit  Caus.
         ment et un peu de dsordre. Les esclaves et les
         musiciens disparaissent.                                                        Coesonia
                                                                    Eh bien, Caligula, cela manquait  ton rgne, une
                                                                  belle figure morale !
                      SCNE        II
                                                                                   CALIGULA, intress.

                                                                    Tu crois donc aux dieux, Scipion?
                           Hlicon menace Scipion du doigt.
                                                                                         SCIPION
                        HLICON
                                                                    Non.
  Scipion, on a encore fait l'anarchiste !
                                                                                        CALIGULA
                  SCIPION,    Caligula.
                                                                    Alors, je ne comprends pas : pourquoi es-tu si
  Tu as blasphm, Caus.                                         prompt  dpister les blasphmes ?
116                     Caligula                                                Acte III, Scne      Il        117
                       SCIPION                                                      SCIPION
  Je puis nier une chose sans me croire oblig de la        Il suffit de se faire tyran.
salir ou de retirer aux autres le droit d'y croire.
                                                                                   CALIGULA
                      CALIGULA
                                                            Qu'est-ce qu'un tyran ?
   Mais c'est de la modestie, cela, de la vraie modes-
tie! Oh! cher Scipion, que je suis content pour toi. Et                             SCIPION
envieux, tu sais... Car c'est le seul sentiment que je      Une me aveugle.
n'prouverai peut-tre jamais.
                                                                                   CALIGULA
                       SCIPION                              Cela n'est pas sr, Scipion. Mais un tyran est un
  Ce n'est pas moi que tu jalouses, ce sont les dieux     homme qui sacrifie des peuples  ses ides ou  son
eux-mmes.                                                ambition. Moi, je n'ai pas d'ides et je n'ai plus rien 
                                                          briguer en fait d'honneurs et de pouvoir. Si j'exerce ce
                      CALIGULA                            pouvoir c'est par compensation.
   Si tu veux bien, cela restera comme le grand secret
de mon rgne. Tout ce qu'on peut me reprocher                                       SCIPION
aujourd'hui, c'est d'avoir fait encore un petit progrs      quoi ?
sur la voie de la puissance et de la libert. Pour un
homme qui aime le pouvoir, la rivalit des dieux a                                 CALIGULA
quelque chose d'agaant. J'ai supprim cela. J'ai            la btise et  la haine des dieux.
prouv  ces dieux illusoires qu'un homme, s'il en a la
volont, peut exercer, sans apprentissage, leur mtier                              SCIPION
ridicule.                                                    La haine ne compense pas la haine. Le pouvoir
                                                          n'est pas une solution. Et je ne connais qu'une faon
                       SCIPION                 ,
                                                          de balancer l'hostilit du monde.
  C'est cela le blasphme, Caus.
                                                                                   CALIGULA
                      CALIGULA
                                                            Quelle est-elle ?
  Non, Scipion, c'est de la clairvoyance. J'ai simple-
ment compris qu'il, n'y a qu'une faon de s'galer aux                              SCIPION
dieux : il suffit d'tre aussi cruel qu'eux.                La pauvret.
118                      Caligula                                                   Acte III, Scne Il                119
               CALIGULA, soignant ses pieds.                                            SCIPION
  Il faudra que j'essaie de celle-l aussi.                        Qu'importe si cela nous cote aussi cher que si tu
                                                                l'tais.
                          SCIPION
                                                                           CALIGULA, avec un peu d'impatience.
  En attendant, beaucoup d'hommes meurent autour
de toi.                                                           Si tu savais compter, tu saurais que la moindre
                                                                guerre entreprise par un tyran raisonnable vous
                         CALIGULA                               coterait mille fois plus cher que les caprices de ma
  Si peu, Scipion, vraiment. Sais-tu combien de                 fantaisie.
guerres j'ai refuses?                                                                  SCIPION
                          SCIPION                                  Mais, du moins, ce serait raisonnable et l'essentiel
  Non.                                                          est de comprendre.
                         CALIGULA                                                      CALIGULA
  Trois. Et sais-tu pourquoi je les ai refuses ?                 On ne comprend pas le destin et c'est pourquoi je
                                                                me suis fait destin. J'ai pris le visage bte et incompr-
                          SCIPION                               hensible des dieux. C'est cela que tes compagnons de
  Parce que tu fais fi de la grandeur de Rome.                  tout  l'heure ont appris  adorer.
                         CALIGULA                                                       SCIPION
  Non, parce que je respecte la vie humaine.                      Et c'est cela le blasphme, Caus.
                          SCIPION                                                      CALIGULA
  Tu te moques de moi, Caus.                                     Non, Scipion, c'est de l'art dramatique ! L'erreur de
                                                                tous ces hommes, c'est de ne pas croire assez au
                         CALIGULA                               thtre. Ils sauraient sans cela qu'il est permis  tout
    Ou, du moins, je la respecte plus que je ne respecte        homme de jouer les tragdies clestes et de devenir
un idal de conqute. Mais il est vrai que je ne la             dieu. Il suffit de se durcir le coeur.
respecte pas plus que je ne respecte ma propre vie. Et
s'il m'est facile de tuer, c'est qu'il ne m'est pas difficile                           SCIPION
de mourir. Non, plus j'y rflchis et plus je me                  Peut-tre, en effet, Caus. Mais si cela est vrai, je
persuade que je ne suis pas un tyran.                           crois qu'alors tu as fait le ncessaire pour qu'un jour,
120                     Caligula                                                 Acte III, Scne III              121

autour de toi, des lgions de dieux humains se lvent,                               CALIGULA
implacables  leur tour, et noient dans le sang ta             Ton travail avance ?
divinit d'un moment.
                                                                                      HLICON
                        COESONIA
                                                               Quel travail?
  Scipion !
                                                                                     CALIGULA
          CALIGULA, d'une voix prcise et dure.
                                                               Eh bien!... la lune!
   Laisse, Coesonia. Tu ne crois pas si bien dire,
Scipion : j'ai fait le ncessaire. J'imagine difficilement                            HELICON
le jour dont tu parles. Mais j'en rve quelquefois. Et          a progresse C'est une question de patience. Mais
sur tous les visages qui s'avancent alors du fond de la      je voudrais te parler.
nuit amre, dans leurs traits tordus par la haine et
l'angoisse, je reconnais, en effet, avec ravissement, le                             CALIGULA
seul dieu que j'aie ador en ce monde : misrable et           J'aurais peut-tre de la patience, mais je n'ai pas
lche comme le coeur humain. {Irrit.) Et maintenant,        beaucoup de temps. Il faut faire vite, Hlicon.
va-t'en. Tu en as beaucoup trop dit. {Changeant de ton.)
J'ai encore les doigts de mes pieds  rougir. Cela                                    HLICON
presse.                                                        Je te l'ai dit, je ferai pour le mieux. Mais aupara-
            Tous sortent, sauf Hlicon, qui tourne en rond   vant, j'ai des choses graves  t'apprendre.
         autour de Caligula, absorb par les soins de ses             CALIGULA, comme s'il n'avait pas entendu.
         pieds.
                                                               Remarque que je l'ai dj eue.
                                                                                      HLICON
                     SCNE         III                         Qui?
                                                                                      CALIGULA
                       CALIGULA
                                                               La lune.
  Hlicon !
                                                                                      HLICON
                        HLICON                                Oui, naturellement. Mais sais-tu que l'on complote
  Qu'y a-t-il?                                               contre ta vie ?
122                        Caligula                                                   Acte III, Scne IV                   123
                                                                                           HLICON
                         CALIGULA
                                                                    Veux-tu m'couter et connatre ce qui te menace?
  Je l'ai eue tout  fait mme. Deux ou trois fois
seulement, il est vrai. Mais tout de mme, je l'ai eue.                   CALIGULA, s'arrte et le regarde   fixement.
                          HLICON                                   Je veux seulement la lune, Hlicon. Je sais d'avance
  Voil bien longtemps que j'essaie de te parler.                 ce qui me tuera. Je n'ai pas encore puis tout ce qui
                                                                  peut me faire vivre. C'est pourquoi je veux la lune. Et
                         CALIGULA                                 tu ne reparatras pas ici avant de me l'avoir procure.
   C'tait l't dernier. Depuis le temps que je la
regardais et que je la caressais sur les colonnes du                                       HLICON
jardin, elle avait fini par comprendre.                              Alors, je ferai mon devoir et je dirai ce que j'ai 
                          HLICON
                                                                  dire. Un complot s'est form contre toi. Cherea en est
                                                                  le chef. J'ai surpris cette tablette qui peut t'apprendre
   Cessons ce jeu, Caus. Si tu ne veux pas m'couter,            l'essentiel. Je la dpose ici.
mon rle est de parler quand mme. Tant pis si tu
n'entends pas.                                                                Hlicon dpose la tablette sur un des siges et se
                                                                           retire.
                 CALIGULA, toujours occup
                  rougir ses ongles du pied.                                             CALIGULA
  Ce vernis ne vaut rien. Mais pour en revenir  la                 O vas-tu, Hlicon ?
lune, c'tait pendant une belle nuit d'aot. (Hlicon se
dtourne avec dpit et se tait, immobile.) Elle a fait quelques                     HLICON, sur le seuil
faons. J'tais dj couch. Elle tait d'abord toute               Te chercher la lune.
sanglante, au-dessus de l'horizon. Puis elle a com-
menc  monter, de plus en plus lgre, avec une
rapidit croissante. Plus elle montait, plus elle deve-
nait claire. Elle est devenue comme un lac d'eau                                         SCNE       IV
laiteuse au milieu de cette nuit pleine de froissements
d'toiles. Elle est arrive alors dans la chaleur, douce,           On gratte  la porte oppose. Caligula se retourne brusque-
lgre et nue. Elle a franchi le seuil de la chambre et,          ment et aperoit le vieux patricien.
avec sa lenteur sre, est arrive jusqu' mon lit, s'y est
coule et m'a inond de ses sourires et de son clat. --                        LE VIEUX PATRICIEN, hsitant.
Dcidment, ce vernis ne vaut rien. Mais tu vois,
Hlicon, je puis dire sans me vanter que je l'ai eue.                Tu permets, Caus ?
124                      Caligula                                                 Acte III, Scne IV                  125
                   GALIGULA, impatient.                                         LE VIEUX PATRICIEN

  Eh bien ! entre. (Le regardant.) Alors, ma jolie, on           Caus, ils veulent te tuer.
vient revoir Vnus !
                                                                     CALIGULA, va vers lui et le prend aux paules.
                  LE VIEUX PATRICIEN
                                                                 Sais-tu pourquoi je ne puis pas te croire?
    Non, ce n'est pas cela. Chut ! Oh ! pardon, Caus...
je veux dire... Tu sais que je t'aime beaucoup... et puis           LE VIEUX PATRICIEN, faisant le geste de jurer.
je ne demande qu' finir mes vieux jours dans la
 tranquillit...                                                 Par tous les dieux, Caus...
                        CALIGULA                                                 CALIGULA, doucement
  Pressons! Pressons!                                                    et le poussant peu  peu vers la porte.
                  LE VIEUX PATRICIEN                              Ne jure pas, surtout, ne jure pas. coute plutt. Si
                                                               ce que tu dis tait vrai, il me faudrait supposer que tu
  Oui, bon. Enfin... (Trs vite.) C'est trs grave, voil      trahis tes amis, n'est-ce pas ?
tout.
                        CALIGULA                                         LE VIEUX PATRICIEN, un peu perdu.
  Non, ce n'est pas grave.                                       C'est--dire, Caus, que mon amour pour toi...
                  LE VIEUX PATRICIEN
                                                                               CALIGULA, du mme ton.
  Mais quoi donc, Caus ?
                                                                  Et je ne puis pas supposer cela. J'ai tant dtest la
                        CALIGULA                               lchet que je ne pourrais jamais me retenir de faire
  Mais de quoi parlons-nous, mon amour?                        mourir un tratre. Je sais bien ce que tu vaux, moi. Et,
                                                               assurment, tu ne voudras ni trahir ni mourir.
                  LE VIEUX PATRICIEN,
                  il regarde autour de lui.                                     LE VIEUX PATRICIEN
  C'est--dire... (// se tortille et finit par exploser.) Un
                                                                 Assurment, Caus, assurment !
complot contre toi...
                        CALIGULA                                                      CALIGULA

  Tu vois bien, c'est ce que je disais, ce n'est pas             Tu vois donc que j'avais raison de ne pas te croire.
grave du tout.                                                 Tu n'es pas un lche, n'est-ce pas ?
126                        Caligula                                             Acte III, Scne V                    127

                    LE VIEUX PATRICIEN
  Oh! non...                                                                       SCNE V


  Ni un tratre ?         CALIGULA                            Caligula contemple un moment la tablette de sa place. Il la
                                                           saisit et la lit. Il respire fortement et appelle un garde.
                    LE VIEUX PATRICIEN
                                                                                    CALIGULA
  Cela va sans dire, Caus.
                                                             Amne Cherea.
                         CALIGULA
                                                                                                           Le garde sort.
  Et, par consquent, il n'y a pas de complot, dis-moi,
ce n'tait qu'une plaisanterie ?                             Un moment.
                                                                                                       Le garde s'arrte.
            LE VIEUX PATRICIEN, dcompos.
                                                             Avec des gards.
  Une plaisanterie, une simple plaisanterie...
                                                                                                           Le garde sort.
                         CALIGULA
                                                                        Caligula marche un peu de long en large. Puis il
  Personne ne veut me tuer, cela est vident ?                       se dirige vers le miroir.

                  LE VIEUX PATRICIEN                          Tu avais dcid d'tre logique, idiot. Il s'agit
                                                           seulement de savoir jusqu'o cela ira. {Ironique.) Si
  Personne, bien sr, personne.                            l'on t'apportait la lune, tout serait chang, n'est-ce
                                                           pas ? Ce qui est impossible deviendrait possible et du
      CALIGULA,     respirant fortement, puis lentement.   mme coup, en une fois, tout serait transfigur.
  Alors, disparais, ma jolie. Un homme d'honneur est       Pourquoi pas, Caligula ? Qui peut le savoir ? (// regarde
un animal si rare en ce monde que je ne pourrais pas       autour de lui.) Il y a de moins en moins de monde
en supporter la vue trop longtemps. Il faut que je reste   autour de moi, c'est curieux. {Au miroir, d'une voix
seul pour savourer ce grand moment.                        sourde.) Trop de morts, trop de morts, cela dgarnit.
                                                           Mme si l'on m'apportait la lune, je ne pourrais pas
                                                           revenir en arrire. Mme si les morts frmissaient 
                                                           nouveau sous la caresse du soleil, les meurtres ne
                                                           rentreraient pas sous terre pour autant. {Avec un accent
128                       Caligula                                                    Acte III, Scne VI                    129
furieux.) La logique, Caligula, il faut poursuivre la                                     CALIGULA
 logique. Le pouvoir jusqu'au bout, l'abandon jus-                  Absolument sr, Cherea.
 qu'au bout. Non, on ne revient pas en arrire et il faut
 aller jusqu' la consommation !                                                                   Encore un temps de silence.
                                                                                                           Soudain empress.
                                                 Entre Cherea.
                                                                    Mais, excuse-moi. Je suis distrait et te reois bien
                                                                  mal. Prends ce sige et devisons en amis. J'ai besoin
                                                                  de parler un peu  quelqu'un d'intelligent.
                       SCNE         VI
                                                                              Cherea s'assied.
                                                                             Naturel, il semble, pour la premire fois depuis le
   Caligula, renvers un peu dans son sige, est engonc dans              dbut de la pice.
son manteau. Il a l'air extnu.                                     Cherea, crois-tu que deux hommes dont l'me et la
                                                                  fiert sont gales peuvent, au moins une fois dans leur
                          CHEREA                                  vie, se parler de tout leur coeur -- comme s'ils taient
   Tu m'as demand, Caus ?                                       nus l'un devant l'autre, dpouills des prjugs, des
                                                                  intrts particuliers et des mensonges dont ils vivent?
               CALIGULA,    d'une voix faible.
                                                                                           CHEREA
   Oui, Cherea. Gardes ! Des flambeaux !
                                                                    Je pense que cela est possible, Caus Mais je crois
                                                       Silence.   que tu en es incapable.
                          CHEREA                                                          CALIGULA
   Tu as quelque chose de particulier  me dire ?                   Tu as raison. Je voulais seulement savoir si tu
                                                                  pensais comme moi. Couvrons-nous donc de mas-
                         CALIGULA                                 ques. Utilisons nos mensonges. Parlons comme on se
   Non, Cherea.                                                   bat, couverts jusqu' la garde. Cherea, pourquoi ne
                                                                  m'aimes-tu pas ?
                                                       Silence.
                                                                                           CHEREA
                   CHEREA, un peu agac.
                                                                    Parce qu'il n'y a rien d'aimable en toi, Caus. Parce
   Tu es sr que ma prsence est ncessaire ?                     que ces choses ne se commandent pas. Et aussi, parce
130                      Caligula                                                Acte III, Scne VI                131
que je te comprends trop bien et qu'on ne peut aimer                                  CHEREA
celui de ses visages qu'on essaie de masquer en soi.            Je n'ai rien de plus  dire. Je ne veux pas entrer
                        CALIGULA                              dans ta logique. J'ai une autre ide de mes devoirs
                                                              d'homme. Je sais que la plupart de tes sujets pensent
  Pourquoi me har?                                           comme moi. Tu es gnant pour tous. Il est naturel que
                         CHEREA                               tu disparaisses.
  Ici, tu te trompes, Caus. Je ne te hais pas. Je te juge                           CALIGULA
nuisible et cruel, goste et vaniteux. Mais je ne puis         Tout cela est trs clair et trs lgitime. Pour la
pas te har puisque je ne te crois pas heureux. Et je ne      plupart des hommes, ce serait mme vident. Pas
puis pas te mpriser puisque je sais que tu n'es pas          pour toi, cependant. Tu es intelligent et l'intelligence
lche.                                                        se paie cher ou se nie. Moi, je paie. Mais toi, pourquoi
                        CALIGULA                              ne pas la nier et ne pas vouloir payer ?
  Alors, pourquoi veux-tu me tuer?                                                    CHEREA

                         CHEREA                                  Parce que j'ai envie de vivre et d'tre heureux. Je
                                                               crois qu'on ne peut tre ni l'un ni l'autre en poussant
  Je te l'ai dit : je te juge nuisible. J'ai le got et le    l'absurde dans toutes ses consquences. Je suis
besoin de la scurit. La plupart des hommes sont              comme tout le monde. Pour m'en sentir libr, je
comme moi. Ils sont incapables de vivre dans un                souhaite parfois la mort de ceux que j'aime, je
univers o la pense la plus bizarre peut en une               convoite des femmes que les lois de la famille ou de
seconde entrer dans la ralit -- o, la plupart du           l'amiti m'interdisent de convoiter. Pour tre logique,
temps, elle y entre, comme un couteau dans un coeur.          je devrais alors tuer ou possder. Mais je juge que ces
Moi non plus, je ne veux pas vivre dans un tel univers.       ides vagues n'ont pas d'importance. Si tout le monde
Je prfre me tenir bien en main.                             se mlait de les raliser, nous ne pourrions ni vivre ni
                        CALIGULA                              tre heureux. Encore une fois, c'est cela qui m'im-
                                                              porte.
  La scurit et la logique ne vont pas ensemble.
                                                                                     CALIGULA
                         CHEREA
                                                                Il faut donc que tu croies  quelque ide suprieure.
   Il est vrai. Cela n'est pas logique, mais cela est sain.
                                                                                      CHEREA
                        CALIGULA
                                                                Je crois qu'il y a des actions qui sont plus belles que
  Continue.                                                   d'autres.
132                    Caligula                                                   Acte III, Scne VI                 133
                      CALIGULA                                                          CHEREA

  Je crois que toutes sont quivalentes.                       J'avais tort, Caus, je le reconnais et je te remercie.
                                                            J'attends maintenant ta sentence.
                        CHEREA
                                                                                 CALIGULA, distrait.
 Je le sais, Caus, et c'est pourquoi je ne te hais pas.
Mais tu es gnant et il faut que tu disparaisses.             Ma sentence ? Ah ! tu veux dire... (Tirant la tablette de
                                                            son manteau.) Connais-tu cela, Cherea?
                      CALIGULA
                                                                                       CHEREA
   C'est trs juste. Mais pourquoi me l'annoncer et
risquer ta vie ?                                              Je savais qu'elle tait en ta possession.
                        CHEREA                                            C A L I G U L A , de faon passionne.

   Parce que d'autres me remplaceront et parce que je          Oui, Cherea, et ta franchise elle-mme tait simu-
n'aime pas mentir.                                          le. Les deux hommes ne se sont pas parl de tout leur
                                                            coeur. Cela ne fait rien pourtant. Maintenant, nous
                                                 Silence.
                                                            allons cesser le jeu de la sincrit et recommencer 
                      CALIGULA                              vivre comme par le pass. Il faut encore que tu essaies
                                                            de comprendre ce que je vais te dire, que tu subisses
  Cherea!                                                   mes offenses et mon humeur. coute, Cherea. Cette
                        CHEREA                              tablette est la seule preuve.
  Oui, Caus.                                                                          CHEREA
                      CALIGULA                                Je m'en vais, Caus. Je suis lass de tout ce jeu
  Crois-tu que deux hommes dont l'me et la fiert          grimaant. Je le connais trop et ne veux plus le voir.
sont gales peuvent, au moins une fois dans leur vie,
                                                                      C A L I G U L A , de la mme voix passionne
se parler de tout leur coeur?
                                                                                      et attentive.
                        CHEREA                                Reste encore. C'est la preuve, n'est-ce pas ?
 Je crois que c'est ce que nous venons de faire.
                                                                                       CHEREA
                      CALIGULA                                Je ne crois pas que tu aies besoin de preuves pour
  Oui, Cherea. Tu m'en croyais incapable, pourtant.         faire mourir un homme.
134                     Caligula                                                  Acte III, Scne VI                  135
                       CALIGULA                                punir. Et ton empereur n'a besoin que d'une flamme
  Il est vrai. Mais, pour une fois, je veux me                 pour t'absoudre et t'encourager. Continue, Cherea,
contredire. Cela ne gne personne. Et c'est si bon de          poursuis jusqu'au bout le magnifique raisonnement
se contredire de temps en temps. Cela repose. J'ai             que tu m'as tenu. Ton empereur attend son repos.
besoin de repos, Cherea.                                       C'est sa manire  lui de vivre et d'tre heureux.

                         CHEREA
                                                                          Cherea regarde Caligula avec stupeur. Il a un
                                                                       geste  peine esquiss, semble comprendre, ouvre la
  Je ne comprends pas et je n'ai pas de got pour ces                  bouche et part brusquement. Caligula continue de
complications.                                                         tenir la tablette dans la flamme et, souriant, suit
                       CALIGULA                                        Cherea du regard.
  Bien sr, Cherea. Tu es un homme sain, toi. Tu ne
dsires rien d'extraordinaire! (clatant de rire.) Tu
veux vivre et tre heureux. Seulement cela !
                                                                                      RIDEAU
                         CHEREA

  Je crois qu'il vaut mieux que nous en restions l.
                       CALIGULA

   Pas encore. Un peu de patience, veux-tu ? J'ai l
cette preuve, regarde. Je veux considrer que je ne
peux vous faire mourir sans elle. C'est mon ide et
c'est mon repos. Eh bien ! vois ce que deviennent les
preuves dans la main d'un empereur.
            // approche la tablette d'un flambeau. Cherea le
         rejoint. Le flambeau les spare. La tablette fond.
  Tu vois, conspirateur! Elle fond, et  mesure que
cette preuve disparat, c'est un matin d'innocence qui
se lve sur ton visage. L'admirable front pur que tu as,
Cherea. Que c'est beau, un innocent, que c'est beau !
Admire ma puissance. Les dieux eux-mmes ne
peuvent pas rendre l'innocence sans auparavant
ACTE IV
                SCNE         PREMIRE


  La scne est dans une demi-obscurit. Entrent Cherea et
Scipion. Cherea va  droites puis  gauche et revient vers
Scipion.

                  SCIPION., L'air ferm.
  Que me veux-tu ?
                        CHEREA

  Le temps presse. Nous devons tre fermes sur ce
que nous allons faire.
                        SCIPION
  Qui te dit que je ne suis pas ferme ?
                        CHEREA

  Tu n'es pas venu  notre runion d'hier*
                 SCIPION, se dtournant.
  C'est vrai, Cherea.
140                      Caligula                                                 Acte IV, Scne I                   141
                         CHEREA                                                       SCIPION

   Scipion, je suis plus g que toi et je n'ai pas             C'est vrai, Cherea. Mais quelque chose en moi lui
coutume de demander du secours. Mais il est vrai que         ressemble pourtant. La mme flamme nous brle le
j'ai besoin de toi. Ce meurtre demande des rpon-            coeur.
dants qui soient respectables. Au milieu de ces vanits                               CHEREA
blesses et de ces ignobles peurs, il n'y a que toi et moi
dont les raisons soient pures. Je sais que si tu nous          Il est des heures o il faut choisir. Moi, j'ai fait taire
abandonnes, tu ne trahiras rien. Mais cela est indiff-      en moi ce qui pouvait lui ressembler.
rent. Ce que je dsire, c'est que tu restes avec nous                                 SCIPION

                         SCIPION
                                                               Je ne puis pas choisir puisqu'en plus de ce que je
                                                             souffre, je souffre aussi de ce qu'il souffre. Mon
  Je te comprends. Mais je te jure que je ne le puis         malheur est de tout comprendre.
pas.
                                                                                      CHEREA
                         CHEREA                                Alors tu choisis de lui donner raison.
  Es-tu donc avec lui ?
                                                                                SCIPION, dans un cri.

                         SCIPION                               Oh ! je t'en prie, Cherea, personne, plus personne
  Non. Mais je ne puis tre contre lui. (Un temps, puis      pour moi n'aura jamais raison!
sourdement.) Si je le tuais, mon coeur du moins serait                                        Un temps, ils se regardent.
avec lui.
                                                                               CHEREA, avec motion,
                         CHEREA                                                s'avanant vers Scipion.
  Il a pourtant tu ton pre !                                 Sais-tu que je le hais plus encore pour ce qu'il a fait
                                                             de toi ?
                         SCIPION                                                      SCIPION
  Oui, c'est l que tout commence. Mais c'est l aussi         Oui, il m'a appris  tout exiger.
que tout finit.
                                                                                      CHEREA
                         CHEREA                                 Non, Scipion, il t'a dsespr. Et dsesprer une
  Il nie ce que tu avoues. Il bafoue ce que tu vnres.      jeune me est un crime qui passe tous ceux qu'il a
142                     Caligula                                                       Acte IV, Scne III                  143
commis jusqu'ici. Je te jure que cela suffirait pour que
je le tue avec emportement.
                                                                                         SCNE      III
                    // se dirige vers la sortie. Entre Hlicon.
                                                                    Bruits d'armes en coulisse. Deux gardes paraissent,  droite,
                                                                  conduisant le vieux patricien et le premier patricien, qui
                       SCNE        II                            donnent toutes les marques de la frayeur.

                                                                          PREMIER PATRICIEN, au garde, d'une voix
                         HLICON
                                                                                  qu'il essaie de rendre ferme.
  Je te cherchais, Cherea. Caligula organise ici une
petite runion amicale. Il faut que tu l'attendes. (// se           Mais enfin, que nous veut-on  cette heure de la
tourne vers Scipion.) Mais on n'a pas besoin de toi, mon          nuit?
pigeon. Tu peux partir.                                                                   LE GARDE

              SCIPION, au moment de sortir,                         Assieds-toi l.
                   se tourne vers Cherea.                                                        // dsigne les siges  droite.
  Cherea!
                                                                                      PREMIER PATRICIEN
                  CHEREA, trs doucement.                           S'il s'agit de nous faire mourir, comme les autres, il
  Oui, Scipion.                                                   n'y a pas besoin de tant d'histoires.
                                                                                          LE GARDE
                          SCIPION

  Essaie de comprendre.                                             Assieds-toi l, vieux mulet.
                                                                                      LE VIEUX PATRICIEN
                  CHEREA, trs doucement.
                                                                    Asseyons-nous. Cet homme ne sait rien. C'est
   Non, Scipion.                                                  visible.
                                    Scipion et Hlicon sortent.
                                                                                          LE GARDE

                                                                    Oui, ma jolie, c'est visible.
                                                                                                                       // sort.
144                      Caligula                                                Acte IV, Scne IV                 145
                   PREMIER PATRICIEN                         ne te ferait rien de ne pas claquer des dents ainsi? J'ai
  Il fallait agir vite, je le savais. Maintenant, c'est la   ce bruit en horreur.
torture qui nous attend.
                                                                               LE VIEUX PATRICIEN
                                                               C'est que...
                                                                               PREMIER PATRICIEN
                        SCNE        IV
                                                               Assez d'histoires. C'est notre vie que nous jouons.
                CHEREA, calme et s'asseyant.                                  CHEREA, sans broncher.
  De quoi s'agit-il ?                                          Connaissez-vous le mot favori de Caligula ?
      PREMIER PATRICIEN ET LE VIEUX PATRICIEN,                         LE VIEUX PATRICIEN, prt aux larmes.
                         ensemble.                             Oui. Il le dit au bourreau :  Tue-le lentement pour
  La conjuration est dcouverte.                             qu'il se sente mourir. 
                         CHEREA                                                       CHEREA

  Ensuite ?                                                     Non, c'est mieux. Aprs une excution, il bille et
                                                             dit avec srieux :  Ce que j'admire le plus, c'est mon
              LE VIEUX PATRICIEN, tremblant.                 insensibilit. 
  C'est la torture.                                                            PREMIER PATRICIEN
                   CHEREA, impassible.                         Vous entendez?
  Je me souviens que Caligula a donn quatre-vingt-                                                      Bruit d'armes.
un mille sesterces  un esclave voleur que la torture                                 CHEREA
n'avait pas fait avouer.
                                                               Ce mot-l rvle un faible
                   PREMIER PATRICIEN
                                                                               LE VIEUX PATRICIEN
  Nous voil bien avancs.
                                                                Cela ne te ferait rien de ne pas faire de philosophie ?
                         CHEREA                              Je l'ai en horreur.
  Non, mais c'est une preuve qu'il aime le courage. Et                  Entre, dans le fond, un esclave qui apporte des
vous devriez en tenir compte. (Au vieux patricien.) Cela              armes et les range sur un sige.
146                     Caligula                                                       Acte IV, Scne V                   147
                CHEREA, qui ne l'a pas vu.                                 silencieusement derrire les spectateurs. Elle parle
  Reconnaissons au moins que cet homme exerce une                          d'une voix neutre qui les fait cependant sursauter.
indniable influence. Il force  penser. Il force tout le
monde  penser. L'inscurit, voil ce qui fait penser.
Et c'est pourquoi tant de haines le poursuivent.                                           SCNE V
             LE VIEUX PATRICIEN, tremblant.
                                                                                           Coesonia
  Regarde.
                                                                     Caligula m'a charge de vous dire qu'il vous faisait
              CHEREA, apercevant les armes,                        appeler jusqu'ici pour les affaires de l'tat, mais
                  sa voix change un peu.                           qu'aujourd'hui, il vous avait invits  communier
  Tu avais peut-tre raison.                                       avec lui dans une motion artistique. (Un temps ; puis
                                                                   de la mme voix.) Il a ajout d'ailleurs que celui qui
                  PREMIER PATRICIEN
                                                                   n'aurait pas communi aurait la tte tranche.
  Il fallait faire vite. Nous avons trop attendu.
                                                                                                                Ils se taisent.
                         CHEREA
                                                                     Je m'excuse d'insister. Mais je dois vous demander
  Oui. C'est une leon qui vient un peu tard.                      si vous avez trouv que cette danse tait belle.
                  LE VIEUX PATRICIEN                                      PREMIER PATRICIEN, aprs une hsitation.
  Mais c'est insens. Je ne veux pas mourir.                         Elle tait belle, Coesonia.
            // se lve et veut s'chapper. Deux gardes
         surgissent et le maintiennent de force aprs l'avoir            LE VIEUX PATRICIEN, dbordant de gratitude.
         gifl. Le premier patricien s'crase sur son sige.         Oh ! oui, Coesonia.
         Cherea dit quelques mots qu'on n'entend pas.
         Soudain, une trange musique aigre, sautillante, de                               COESONIA
         sistres et de cymbales, clate au fond. Les patriciens      Et toi, Cherea?
        font silence et regardent. Caligula, en robe courte de
         danseuse, des fleurs sur la tte, parat en ombre                           CHEREA, froidement.
         chinoise, derrire le rideau du fond, mime quelques         C'tait du grand art,
         gestes ridicules de danse et s'clipse. Aussitt aprs,
         un garde dit, d'une voix solennelle :  Le spectacle                              COESONIA
         est termin.  Pendant ce temps, Coesonia est entre        Parfait, je vais donc pouvoir en informer Caligula.
148                     Caligula                                               Acte IV, Scne VI                149
                                                            nobles, mais l'usure au coeur, le visage avare, la main
                                                            fuyante. Vous, des juges? Vous qui tenez boutique de
                     SCNE      VI                          vertu, qui rvez de scurit comme la jeune fille rve
                                                            d'amour, qui allez pourtant mourir dans l'effroi sans
                                           Entre Hlicon.   mme savoir que vous avez menti toute votre vie, vous
                                                            vous mleriez de juger celui qui a souffert sans
                       HLICON                              compter, et qui saigne tous les jours de mille nouvelles
  Dis-moi, Cherea, tait-ce vraiment du grand art?          blessures? Vous me frapperez avant, sois-en sr!
                                                            Mprise l'esclave, Cherea ! Il est au-dessus de ta vertu
                        CHEREA                              puisqu'il peut encore aimer ce matre misrable qu'il
  Dans un sens, oui.                                        dfendra contre vos nobles mensonges, vos bouches
                                                            parjures...
                       HELICON

  Je comprends. Tu es trs fort, Cherea. Faux comme                                CHEREA
un honnte homme. Mais fort, vraiment. Moi, je ne             Cher Hlicon, tu te laisses aller  l'loquence.
suis pas fort. Et pourtant, je ne vous laisserai pas        Franchement, tu avais le got meilleur, autrefois.
toucher  Caus, mme si c'est l ce que lui-mme
dsire.                                                                            HLICON
                        CHEREA                                 Dsol, vraiment. Voil ce que c'est que de trop
  Je n'entends rien  ce discours. Mais je te flicite      vous frquenter. Les vieux poux ont le mme nombre
pour ton dvouement. J'aime les bons domestiques.           de poils dans les oreilles tant ils finissent par se
                                                            ressembler. Mais je me reprends, ne crains rien, je me
                        HLICON                             reprends. Simplement ceci... Regarde, tu vois ce
  Te voil bien fier, hein ? Oui, je sers un fou. Mais      visage ? Bon. Regarde-le bien. Parfait. Maintenant, tu
toi, qui sers-tu? La vertu? Je vais te dire ce que j'en     as vu ton ennemi.
pense. Je suis n esclave. Alors, l'air de la vertu,
honnte homme, je l'ai d'abord dans sous le fouet.                                                          Il sort.
Caus, lui, ne m'a pas fait de discours. Il m'a affranchi
et pris dans son palais. C'est ainsi que j'ai pu vous
regarder, vous les vertueux. Et j'ai vu que vous aviez
sale mine et pauvre odeur, l'odeur fade de ceux qui
n'ont jamais rien souffert ni risqu. J'ai vu les draps
150                    Caligula                                                  Acte IV, Scne VIII                    151
                                                                              DEUXIME PATRICIEN

                     SCNE VII                                  Quelle danse ?
                                                                              LE VIEUX PATRICIEN
                        CHEREA
                                                                Oui, enfin, l'motion artistique.
  Et maintenant, il faut faire vite. Restez l tous les
deux. Nous serons ce soir une centaine.                                       TROISIME PATRICIEN

                                                   77 sort.     On m'a dit que Caligula tait trs malade.
                  LE VIEUX PATRICIEN                                             PREMIER PATRICIEN
  Restez l, restez l ! Je voudrais bien partir, moi. (Il      Il l'est.
renifle.) a sent le mort, ici.
                                                                              TROISIME PATRICIEN
                  PREMIER PATRICIEN                             Qu'a-t-il donc? (Avec ravissement.) Par tous les
  Ou le mensonge. (Tristement.) J'ai dit que cette            dieux, va-t-il mourir ?
danse tait belle.
                                                                                 PREMIER PATRICIEN
            LE VIEUX PATRICIEN, conciliant.                     Je ne crois pas. Sa maladie n'est mortelle que pour
  Elle l'tait dans un sens. Elle l'tait.                    les autres.
           Entrent en coup de vent plusieurs patriciens et                    LE VIEUX PATRICIEN
         chevaliers.                                            Si nous osons dire.
                                                                              DEUXIME PATRICIEN
                     SCNE      VIII                           Je te comprends. Mais n'a-t-il pas quelque maladie
                                                              moins grave et plus avantageuse pour nous ?
                 DEUXIME PATRICIEN
                                                                                 PREMIER PATRICIEN
  Qu'y a-t-il? Le savez-vous? L'empereur nous fait
                                                               Non, cette maladie-l ne souffre pas la concurrence.
appeler.
                                                              Vous permettez, je dois voir Cherea.
             LE VIEUX PATRICIEN, distrait.
                                                                                      Il sort. Entre Coesonia, petit silence.
  C'est peut-tre pour la danse.
152                     Caligula                                                    Acte IV, Scne IX                  153
                                                                te dis-je. J'en suis indigne. (// appelle deux gardes.)
                                                                Emmenez-le. ( Cassius; doucement.) Va, ami. Et
                     SCNE      IX                              souviens-toi que Caligula t'a donn son coeur.
                                                                       TROISIME PATRICIEN, vaguement inquiet.
             CAESONIA, d'un air indiffrent.
                                                                  Mais o m'emmnent-ils ?
  Caligula souffre de l'estomac. Il a vomi du sang.
                                                                                       CALIGULA
                      Les patriciens accourent autour d'elle.
                                                                    la mort, voyons. Tu as donn ta de pour la
                 DEUXIME PATRICIEN                             mienne. Moi, je me sens mieux maintenant. Je n'ai
  Oh! dieux tout-puissants, je fais voeu, s'il se               mme plus cet affreux got de sang dans la bouche. Tu
                                                                m'as guri. Es-tu heureux, Cassius, de pouvoir donner
rtablit, de verser deux cent mille sesterces au trsor
                                                                ta vie pour un autre, quand cet autre s'appelle Cali-
de l'tat.
                                                                gula ? Me voil prt de nouveau pour toutes les ftes.
             TROISIME PATRICIEN, exagr.                                 On entrane le troisime patricien qui rsiste et
  Jupiter, prends ma vie en change de la sienne.                        hurle.
            Caligula est entr depuis un moment. Il coute.                     TROISIME PATRICIEN
                                                                  Je ne veux pas. Mais c'est une plaisanterie.
      CALIGULA, s'avanant vers le deuxime patricien.
                                                                         CALIGULA, rveur, entre les hurlements.
  J'accepte ton offrande, Lucius, je te remercie. Mon
trsorier se prsentera demain chez toi. (// va vers le           Bientt, les routes sur la mer seront couvertes de
troisime patricien et l'embrasse.) Tu ne peux savoir           mimosas. Les femmes auront des robes d'toffe lgre.
comme je suis mu. (Un silence et tendrement.) Tu               Un grand ciel frais et battant, Cassius ! Les sourires
m'aimes donc?                                                   de la vie !
                                                                           Cassius est prt  sortir. Coesonia le pousse
             TROISIME PATRICIEN, pntr.
                                                                         doucement.
  Ah! Csar, il n'est rien que, pour toi, je ne                            Se retournant, soudain srieux.
donnerais sur l'heure.
                                                                   La vie, mon ami, si tu l'avais assez aime, tu ne
              CALIGULA, l'embrassant encore.                    l'aurais pas joue avec tant d'imprudence.
  Ah! ceci est trop, Cassius, et je n'ai pas mrit tant                                              On entrane Cassius.
d'amour. (Cassius fait un geste de protestation.) Non, non,                                          Revenant vers la table.
154                                                                                    Acte IV, Scne XI                  155
  Et quand on a perdu, il faut toujours payer. (Un                             Cherea va rapidement de l'un  l'autre, et se
temps.) Viens, Coesonia. (// se tourne vers les autres.) A                  retourne vers Coesonia Tout le monde garde le
propos, il m'est venu une belle pense que je veux                          silence.
partager avec vous. Mon rgne jusqu'ici a t trop
                                                                                                                    Lentement.
heureux. Ni peste universelle, ni religion cruelle, pas
mme un coup d'tat, bref, rien qui puisse vous faire                Tu ne dis rien, Cherea.
passer  la postrit. C'est un peu pour cela, voyez-                              CHEREA, aussi lentement.
vous, que j'essaie de compenser la prudence du destin.
Je veux dire... je ne sais si vous m'avez compris (avec              C'est un grand malheur, Coesonia.
un petit rire), enfin, c'est moi qui remplace la peste.                        Caligula entre brutalement et va vers Cherea.
 (Changeant de ton.) Mais, taisez-vous. Voici Cherea.
C'est  toi, Coesonia.                                                                    CALIGULA
                                                                     Bien jou, Cherea. (Il fait un tour sur lui-mme et
            // sort. Entrent Cherea et le premier patricien.
                                                                   regarde les autres. Avec humeur.) Eh bien ! c'est rat. (
                                                                   Coesonia) N'oublie pas ce que je t'ai dit.
                                                                                                                       Il sort.
                       SCNE      X

                  Coesonia va vivement au-devant de Cherea.
                                                                                         SCNE      XI
                        COESONIA
  Caligula est mort.                                                                       Coesonia le regarde partir en silence.
           Elle se dtourne, comme si elle pleurait, et fixe les
                                                                    LE VIEUX PATRICIEN, soutenu par un espoir infatigable.
         autres qui se taisent. Tout le monde a l'air constern,
         mais pour des raisons diffrentes.                          Serait-il malade, Coesonia ?
                  PREMIER PATRICIEN                                            COESONIA, le regardant avec haine.

  Tu... tu es sre de ce malheur? Ce n'est pas                       Non, ma jolie, mais ce que tu ignores, c'est que cet
possible, il a dans tout  l'heure.                               homme dort deux heures toutes les nuits et le reste du
                                                                   temps, incapable de reposer, erre dans les galeries de
                        COESONIA                                   son palais. Ce que tu ignores, ce que tu ne t'es jamais
  Justement. Cet effort l'a achev.                                demand, c'est  quoi pense cet tre pendant les
156                      Caligula                                                 Acte IV, Scne XII                157
heures mortelles qui vont du milieu de la nuit au             sur un sujet donn. Il dsire que ceux d'entre vous qui
retour du soleil. Malade ? Non, il ne l'est pas.  moins      sont potes y concourent expressment. Il a dsign
que tu n'inventes un nom et des mdicaments pour les          en particulier le jeune Scipion et Metellus.
ulcres dont son me est couverte.
                                                                                     METELLUS
               CHEREA, qu'on dirait touch
                                                                Mais nous ne sommes pas prts.
  Tu as raison, Coesonia. Nous n'ignorons pas que
Caus...                                                             COESONIA, comme si elle n'avait pas entendu,
                                                                                  d'une voix neutre.
                   CAESONIA, plus vite.
                                                                Naturellement, il y aura des rcompenses. Il y a
   Non, vous ne l'ignorez pas. Mais comme tous ceux           aussi des punitions. {Petit recul des autres.) Je puis vous
qui n'ont point d'me, vous ne pouvez supporter ceux          dire, en confidence, qu'elles ne sont pas trs graves.
qui en ont trop. Trop d'me! Voil qui est gnant,
n'est-ce pas? Alors, on appelle cela maladie : les                         Entre Caligula. Il est plus sombre que jamais.
cuistres sont justifis et contents. {D'un autre ton.) Est-
ce que tu as jamais su aimer, Cherea?
              CHEREA, de nouveau lui-mme.                                         SCNE      XII
  Nous sommes maintenant trop vieux pour appren-
dre  le faire, Coesonia. Et d'ailleurs, il n'est pas sr                            CALIGULA
que Caligula nous en laissera le temps.                         Tout est prt ?
                CAESONiA, qui s'est reprise.
                                                                                      COESONIA
   Il est vrai. {Elle s'assied.) Et j'allais oublier les
                                                                Tout. ( un garde.) Faites entrer les potes.
recommandations de Caligula. Vous savez qu'aujour-
d'hui est un jour consacr  l'art.                                      Entrent, deux par deux, une douzaine de potes
                                                                       qui descendent  droite au pas cadenc.
                  LE VIEUX PATRICIEN
  D'aprs le calendrier ?                                                            CALIGULA
                                                                Et les autres ?
                        COESONIA
  Non, d'aprs Caligula. Il a convoqu quelques                                      COESONIA
potes. Il leur proposera une composition improvise            Scipion et Metellus !
158                    Caligula                                                    Acte IV, Scne XII               159
           Tous deux se joignent aux potes. Caligula                           CALIGULA, brutalement.
        s'assied dans le fond,  gauche, avec Coesonia et le      Ma figure te dplat?
        reste des patriciens. Petit silence.
                                                                                 COESONIA, doucement.
                       CALIGULA
                                                                  Je te demande pardon.
  Sujet : la mort. Dlai : une minute.
          Les potes crivent prcipitamment sur leurs                                CALIGULA
        tablettes.                                                Ah! je t'en prie, pas d'humilit. Surtout pas
                                                                d'humilit. Toi, tu es dj difficile  supporter, mais
                 LE VIEUX PATRICIEN
                                                                ton humilit !
  Qui sera le jury?
                                                                                              Coesonia remonte lentement...
                       CALIGULA                                                                                Cherea.
  Moi. Cela n'est pas suffisant?                                  Je continue. C'est l'unique composition que j'aie
                                                                faite. Mais aussi, elle donne la preuve que je suis le
                 LE VIEUX PATRICIEN
                                                                seul artiste que Rome ait connu, le seul, tu entends,
  Oh ! oui. Tout  fait suffisant.                              Cherea, qui mette en accord sa pense et ses actes.
                        CHEREA                                                         CHEREA
  Est-ce que tu participes au concours, Caus ?                   C'est seulement une question de pouvoir.
                       CALIGULA
                                                                                      CALIGULA
  C'est inutile. Il y a longtemps que j'ai fait ma               En effet. Les autres crent par dfaut de pouvoir.
composition sur ce sujet.                                       Moi, je n'ai pas besoin d'une oeuvre : je vis. (Brutale-
            LE VIEUX PATRICIEN, empress.                       ment.) Alors, vous autres, vous y tes ?
  O peut-on se la procurer?                                                          METELLUS

                       CALIGULA                                   Nous y sommes, je crois.
   ma faon, je la rcite tous les jours.                                                TOUS
                              Coesonia le regarde, angoisse.     Oui.
160                       Caligula                                                      Acte IV, Scne XII                    161

                         CALIGULA                                                      CINQUIME POTE
   Bon, coutez-moi bien. Vous allez quitter vos                       Mais, Caus, je n'ai pas fini...
rangs. Je sifflerai. Le premier commencera sa lecture.
 mon coup de sifflet, il doit s'arrter et le second                                                             Sifflet strident
commencer. Et ainsi de suite. Le vainqueur, naturel-                     SIXIME POTE, il avance, s'clairdssant la voix.
lement, sera celui dont la composition n'aura pas t
interrompue par le sifflet. Prparez-vous. (// se tourne               Inexorable, elle chemine...
vers Cherea et, confidentiel.) Il faut de l'organisation en                                                               Sifflet
tout, mme en art.
                                                                                  SEPTIME POTE, mystrieux.
                                              Coup de sifflet.
                      PREMIER POTE                                    Absconse et diffuse oraison...
  Mort, quand par-del les rives noires...                                                                   Sifflet entrecoup.
            Sifflet. Le pote descend  gauche. Les autres                                       Scipion s'avance sans tablettes.
         feront de mme. Scne mcanique.                                                   CALIGULA
                     DEUXIME POTE                                     toi, Scipion. Tu n'as pas de tablettes ?
  Les Trois Parques en leur antre..
                                                                                             SCIPION
                                                       Sifflet
                                                                       Je n'en ai pas besoin.
                    TROISIME POTE
                                                                                           CALIGULA
  Je t'appelle,  mort...
                                                                       Voyons.
                                                Sifflet rageur.
                                                                                                          // mchonne son sifflet.
            Le quatrime pote s'avance et prend une pose
          dclamatoire. Le sifflet retentit avant qu'il ait parl.        SCIPION, trs prs de Caligula, sans le regarder
                                                                                  et avec une sorte de lassitude.
                    CINQUIME POTE
                                                                      Chasse au bonheur qui fait les tres purs,
  Lorsque j'tais petit enfant...                                    Ciel o le soleil ruisselle,
                    CALIGULA, hurlant.                               Ftes uniques et sauvages, mon dlire sans espoir!... 
  Non! mais quel rapport l'enfance d'un imbcile                                      CALIGULA, doucement.
peut-elle avoir avec le sujet? Veux-tu me dire o est le               Arrte, veux-tu? ( Scipion.) Tu es bien jeune pour
rapport ?                                                            connatre les vraies leons de la mort.
162                       Caligula                                                     Acte IV, Scne XIII                     163
                 SCIPION,   fixant Caligula.
  J'tais bien jeune pour perdre mon pre.                                               SCNE XIII
          CALIGULA,   se dtournant brusquement.
    Allons, vous autres, formez vos rangs. Un faux                                           SCIPION
 pote est une punition trop dure pour mon got. Je                  Allons, Caus, tout cela est inutile. Je sais dj que
 mditais jusqu'ici de vous garder comme allis et                 tu as choisi.
j'imaginais parfois que vous formeriez le dernier carr                                     CALIGULA
de mes dfenseurs. Mais cela est vain, et je vais vous
 rejeter parmi mes ennemis. Les potes sont contre                   Laisse-moi.
 moi, je puis dire que c'est la fin. Sortez en bon ordre !                                   SCIPION
 Vous allez dfiler devant moi en lchant vos tablettes
pour y effacer les traces de vos infamies. Attention!                Je vais te laisser, en effet, car je crois que je t'ai
 En avant !                                                        compris. Ni pour toi, ni pour moi, qui te ressemble
                                                                   tant, il n'y a plus d'issue. Je vais partir trs loin
            Coups de sifflet rythms. Les potes, marchant au      chercher les raisons de tout cela. {Un temps, il regarde
         pas, sortent, par la droite, en lchant leurs immortel-   Caligula. Avec un grand accent.) Adieu, cher Caus.
         les tablettes.                                            Quand tout sera fini, n'oublie pas que je t'ai aim.
                                                      Trs bas.                // sort. Caligula le regarde. Il a un geste. Mais il
                                                                            se secoue brutalement et revient sur Coesonia
  Et sortez tous.
              la porte, Cherea retient le premier patricien par                            OESONIA
          l'paule.                                                  Qu'a-t-ildit?
                           CHEREA                                                          CALIGULA

  Le moment est venu.                                                Cela dpasse ton entendement.
           Le jeune Scipion, qui a entendu, hsite sur le pas                               Coesonia
         de la porte et va vers Caligula.                            A quoi penses-tu ?
                      mchamment.
                  CALIGULA,                                                                CALIGULA
 Ne peux-tu me laisser en paix, comme le fait                         celui-ci. Et puis  toi aussi. Mais c'est la mme
maintenant ton pre ?                                              chose.
164                      Caligula                                                  Acte IV, Scne XIII                 165
                         Coesonia                                           Caligula se lve et fait tourner le miroir sur lui-
  Qu'y a-t-il?                                                           mme. Il marche en rond, en laissant pendre ses bras
                                                                         presque sans gestes, comme une bte.
                 CALIGULA, la regardant.
                                                                   C'est drle. Quand je ne tue pas, je me sens seul.
   Scipion est parti. J'en ai fini avec l'amiti. Mais toi,     Les vivants ne suffisent pas  peupler l'univers et 
je me demande pourquoi tu es encore l...                       chasser l'ennui. Quand vous tes tous l, vous me
                         COESONIA
                                                                faites sentir un vide sans mesure o je ne peux
                                                                regarder. Je ne suis bien que parmi mes morts. (// se
   Parce que je te plais.                                       campe face au public, un peu pench en avant, il a oubli
                                                                Coesonia.) Eux sont vrais. Ils sont comme moi. Ils
                         CALIGULA
                                                                m'attendent et me pressent. (// hoche la tte.) J'ai de
  Non. Si je te faisais tuer, je crois que je compren-          longs dialogues avec tel ou tel qui cria vers moi pour
drais.                                                          tre graci et  qui je fis couper la langue.
                         COESONIA
                                                                                        COESONIA
   Ce serait une solution. Fais-le donc. Mais ne peux-            Viens. Etends-toi prs de moi. Mets ta tte sur mes
tu, au moins pour une minute, te laisser aller  vivre          genoux. (Caligula obit.) Tu es bien. Tout se tait.
librement ?
                                                                                       CALIGULA
                         CALIGULA
                                                                   Tout se tait. Tu exagres. N'entends-tu pas ces
  Cela fait dj quelques annes que je m'exerce               cliquetis de fers? (On les entend.) Ne perois-tu pas ces
vivre librement.                                                mille petites rumeurs qui rvlent la haine aux
                         COESONIA                               aguets ?
  Ce n'est pas ainsi que je l'entends. Comprends-moi                                                              Rumeurs.
bien. Cela peut tre si bon de vivre et d'aimer dans la                                 COESONIA
puret de son coeur.                                              Personne n'oserait...
                         CALIGULA                                                       CALIGULA
   Chacun gagne sa puret comme il peut. Moi, c'est               Si, la btise.
en poursuivant l'essentiel. Tout cela n'empche pas
                                                                                        COESONIA
d'ailleurs que je pourrais te faire tuer. (// rit.) Ce serait
le couronnement de ma carrire.                                   Elle ne tue pas. Elle rend sage.
166                     Caligula                                                 Acte IV, Scne XIII                167
                        CALIGULA                              odeur de meurtre quand tu te places sur mon ventre !
   Elle est meurtrire, Coesonia. Elle est meurtrire         Tous les jours, je vois mourir un peu plus en toi ce qui
lorsqu'elle se juge offense. Oh! ce ne sont pas ceux         a figure d'homme. (Elle se tourne vers lui.) Je suis vieille
dont j'ai tu les fils ou le pre qui m'assassineront.        et prs d'tre laide, je le sais. Mais le souci que j'ai de
Ceux-l ont compris. Ils sont avec moi, ils ont le            toi m'a fait maintenant une telle me qu'il n'importe
mme got dans la bouche. Mais les autres, ceux que           plus que tu ne m'aimes pas. Je voudrais seulement te
j'ai moqus et ridiculiss, je suis sans dfense contre       voir gurir, toi qui es encore un enfant. Toute une vie
leur vanit.                                                  devant toi! Et que demandes-tu donc qui soit plus
                                                              grand que toute une vie ?
                       avec vhmence.
                COESONIA,
                                                                          CALIGULA, se lve et il la regarde.
  Nous te dfendrons, nous sommes encore nombreux
 t'aimer.                                                      Voici dj bien longtemps que tu es l.
                        CALIGULA                                                      COESONIA
  Vous tes de moins en moins nombreux. J'ai fait ce            C'est vrai. Mais tu vas me garder, n'est-ce pas ?
qu'il fallait pour cela. Et puis, soyons justes, je n'ai
pas seulement la btise contre moi, j'ai aussi la                                    CALIGULA
loyaut et le courage de ceux qui veulent tre heureux.
                                                                 Je ne sais pas. Je sais seulement pourquoi tu es l :
                   COESONIA, mme jeu.                         pour toutes ces nuits o le plaisir tait aigu et sans
                                                              joie, et pour tout ce que tu connais de moi.
  Non, ils ne te tueront pas. Ou alors quelque chose,
venu du ciel, les consumerait avant qu'ils t'aient                       // la prend dans ses bras et, de la main, lui
touch.                                                                renverse un peu la tte.
                        CALIGULA                                J'ai vingt-neuf ans. C'est peu. Mais  cette heure o
   Du ciel! Il n'y a pas de ciel, pauvre femme. (//           ma vie m'apparat cependant si longue, si charge de
s'assied.) Mais pourquoi tant d'amour, tout d'un coup,        dpouilles, si accomplie enfin, tu restes le dernier
ce n'est pas dans nos conventions ?                           tmoin. Et je ne peux me dfendre d'une sorte de
                                                              tendresse honteuse pour la vieille femme que tu vas
            COESONIA,  qui s'est leve et marche.             tre.
   Ce n'est donc pas assez de te voir tuer les autres
                                                                                     COESONIA
 qu'il faille encore savoir que tu seras tu ? Ce n'est pas
 assez de te recevoir cruel et dchir, de sentir ton           Dis-moi que tu veux me garder !
168                      Caligula                                                    Acte IV, Scne XIII                    169

                        CALIGULA                                 de Drusilla. Car Rome s'est trompe pendant des
                                                                 annes. L'amour ne m'est pas suffisant, c'est cela que
  Je ne sais pas. J'ai conscience seulement, et c'est le
                                                                 j'ai compris alors. C'est cela que je comprends
plus terrible, que cette tendresse honteuse est le seul
                                                                 aujourd'hui encore en te regardant. Aimer un tre,
sentiment pur que ma vie m'ait jusqu'ici donn.
                                                                 c'est accepter de vieillir avec lui. Je ne suis pas
            Coesonia se retire de ses bras, Caligula la suit.    capable de cet amour. Drusilla vieille, c'tait bien pis
         Elle colle son dos contre lui, il l'enlace.             que Drusilla morte. On croit qu'un homme souffre
                                                                 parce que l'tre qu'il aime meurt en un jour. Mais sa
  Ne vaudrait-il pas mieux que le dernier tmoin
                                                                 vraie souffrance est moins futile : c'est de s'apercevoir
disparaisse ?                                                    que le chagrin non plus ne dure pas. Mme la douleur
                        COESONIA                                 est prive de sens.
  Cela n'a pas d'importance. Je suis heureuse de ce                 Tu vois, je n'avais pas d'excuses, pas mme l'ombre
que tu m'as dit. Mais pourquoi ne puis-je pas                    d'un amour, ni l'amertume de la mlancolie. Je suis
partager ce bonheur avec toi ?                                   sans alibi. Mais aujourd'hui, me voil encore plus
                                                                 libre qu'il y a des annes, libr que je suis du
                        CALIGULA                                 souvenir et de l'illusion. (// rit d'une faon passionne.) Je
  Qui te dit que je ne suis pas heureux?                         sais que rien ne dure ! Savoir cela ! Nous sommes deux
                                                                 ou trois dans l'histoire  en avoir fait vraiment
                        Coesonia                                 l'exprience, accompli ce bonheur dment. Coesonia,
   Le bonheur est gnreux. Il ne vit pas de destruc-            tu as suivi jusqu'au bout une bien curieuse tragdie. Il
tions.                                                           est temps que pour toi le rideau se baisse.
                        CALIGULA                                            Il passe  nouveau derrire elle et passe son avant-
                                                                          bras autour du cou de Coesonia
   Alors, c'est qu'il est deux sortes de bonheurs et j'ai
choisi celui des meurtriers. Car je suis heureux. Il y a                            C E S O N I A , avec effroi.
eu un temps o je croyais avoir atteint l'extrmit de
la douleur. Eh bien! non, on peut encore aller plus                Est-ce donc du bonheur, cette libert pouvan-
loin. Au bout de cette contre, c'est un bonheur strile         table?
et magnifique. Regarde-moi.
                                                                         C A L I G U L A , crasant peu  peu de son bras
                                      Elle se tourne vers lui.                       la gorge de Coesonia
  Je ris, Coesonia, quand je pense que, pendant des                Sois-en sre, Coesonia. Sans elle, j'eusse t un
annes, Rome tout entire a vit de prononcer le nom            homme satisfait Grce  elle, j'ai conquis la divine
170                         Caligula                                                        Acte IV, Scne XIV                    171
clairvoyance du solitaire. (77 s'exalte de plus en plus,
tranglant peu  peu Coesonia qui se laisse aller sans rsistance,
les mains un peu offertes en avant. Il lui parle, pench sur son                              SCNE       XIV
oreille.) Je vis, je tue, j'exerce le pouvoir dlirant du
destructeur, auprs de quoi celui du crateur parat                                Il tourne sur lui-mme, hagard, va vers le miroir.
une singerie. C'est cela, tre heureux. C'est cela le                                           CALIGULA
bonheur, cette insupportable dlivrance, cet universel
mpris, le sang, la haine autour de moi, cet isolement                   Caligula ! Toi aussi, toi aussi, tu es coupable. Alors,
non pareil de l'homme qui tient toute sa vie sous son                 n'est-ce pas, un peu plus, un peu moins! Mais qui
regard, la joie dmesure de l'assassin impuni, cette                 oserait me condamner dans ce monde sans juge, o
logique implacable qui broie des vies humaines (il rit),              personne n'est innocent ! (Avec tout l'accent de la dtresse,
qui te broie, Coesonia, pour parfaire enfin la solitude               se pressant contre le miroir.) Tu le vois bien, Hlicon n'est
ternelle que je dsire.                                              pas venu. Je n'aurai pas la lune. Mais qu'il est amer
                                                                      d'avoir raison et de devoir aller jusqu' la consomma-
              COESONIA,    se dbattant faiblement.                   tion. Car j'ai peur de la consommation. Des bruits
                                                                      d'armes ! C'est l'innocence qui prpare son triomphe.
   Caus !                                                            Que ne suis-je  leur place ! J'ai peur. Quel dgot,
              CALIGULA,    de plus en plus exalt.                    aprs avoir mpris les autres, de se sentir la mme
                                                                      lchet dans l'me. Mais cela ne fait rien. La peur non
  Non, pas de tendresse. Il faut en finir, car le temps
                                                                      plus ne dure pas. Je vais retrouver ce grand vide o le
presse. Le temps presse, chre Coesonia !                             coeur s'apaise.
              Coesonia rle. Caligula la trane sur le lit o il la                Il recule un peu, revient vers le miroir. Il semble
           laisse tomber.                                                       plus calme. Il recommence  parler, mais d'une voix
              La regardant d'un air gar, d'une voix rauque.                   plus basse et plus concentre.
  Et toi aussi, tu tais coupable. Mais tuer n'est pas la                Tout a l'air si compliqu. Tout est si simple
solution4.                                                            pourtant. Si j'avais eu la lune, si l'amour suffisait, tout
                                                                      serait chang. Mais o tancher cette soif? Quel
                                                                      coeur, quel dieu auraient pour moi la profondeur d'un
                                                                      lac? (S'agenouillant et pleurant.) Rien dans ce monde, ni
                                                                      dans l'autre, qui soit  ma mesure. Je sais pourtant, et
                                                                      tu le sais aussi (il tend les mains vers le miroir en pleurant),
                                                                      qu'il suffirait que l'impossible soit. L'impossible ! Je
                                                                      l'ai cherch aux limites du monde, aux confins de moi-
172                       Caligula
mme. J'ai tendu mes mains {criant), je tends mes
mains et c'est toi que je rencontre, toujours toi en face
de moi, et je suis pour toi plein de haine. Je n'ai pas
pris la voie qu'il fallait, je n'aboutis  rien. Ma libert
n'est pas la bonne5. Hlicon! Hlicon! Rien! rien
encore. Oh ! cette nuit est lourde ! Hlicon ne viendra
pas : nous serons coupables  jamais ! Cette nuit est
lourde comme la douleur humaine.
            Des bruits d'armes et des chuchotements s'enten-
          dent en coulisse.
             HLICON, surgissant au fond.
  Garde-toi, Caus ! Garde-toi !
          Une main invisible poignarde Hlicon.                  DOSSIER
          Caligula se relve, prend un sige bas dans la
        main et approche du miroir en soufflant. Il s'observe,
       simule un bond en avant et, devant le mouvement
       symtrique de son double dans la glace, lance son
       sige  toute vole en hurlant :
                         CALIGULA
   l'histoire, Caligula,  l'histoire.
             Le miroir se brise et, dans le mme moment, par
          toutes les issues, entrent les conjurs en armes.
          Caligula leur fait face, avec un rire fou. Le vieux
         patricien le frappe dans le dos, Cherea en pleine
         figure. Le rire de Caligula se transforme en hoquets.
          Tous frappent. Dans un dernier hoquet, Caligula,
          riant et rlant, hurle
  Je suis encore vivant !

                          RIDEAU
                        CHRONOLOGIE
                           1913-1960


1913. 7 novembre : naissance d'Albert Camus  Mondovi (Alg-
       rie) ; fils de Lucien Camus, ouvrier dans une exploitation
       vinicole, et de Catherine ne Sints.
1914. 2 aot : dbut de la Grande Guerre. Lucien Camus est tu
       au front. Sa veuve vient s'installer  Alger, dans le quartier
       populaire de Belcourt (o habitera Meursault, le hros de
       L'Etranger). Avec ses deux enfants (Albert et son frre an),
       elle va mener une existence presque misrable.
1923. Albert Camus entre en qualit d'lve boursier au lyce
       d'Alger.
1929. Premire lecture de Gide (Les Nourritures terrestres).
1930. Premires atteintes de la tuberculose.
1932. Hypokhgne au lyce d'Alger. Jean Grenier est son profes-
       seur de philosophie. Il deviendra son ami.
1933. Milite dans un mouvement antifasciste.
1934. Il se marie et divorce deux ans plus tard. Adhre au Parti
       communiste.
1935. Commence  crire L'Envers et l'endroit, suite de courts rcits.
1936. Obtient le Diplme d'tudes suprieures (quivalent de la
       matrise actuelle) en philosophie (sujet :  Mtaphysique
       chrtienne et noplatonisme ). En juillet commence la
       guerre d'Espagne. Avec quelques amis, Camus fonde le
       Thtre du Travail, bientt rebaptis Thtre de l'quipe.
       Ecrit (en collaboration) Rvolte dans les Asturies, dont la
       reprsentation sera interdite.
1937. Journaliste  Alger rpublicain. Il publie L'Envers et l'endroit et
       commence un roman, La Mort heureuse (publication pos-
       thume), qui restera inachev.
176                     Chronologie
1938. Commence  crire Caligula, esquiss l'anne prcdente.
1939. Publication de Noces. 3 septembre : dbut de la Seconde
      Guerre mondiale.
1940. pouse Francine Faure, quitte l'Algrie pour la mtropole.
      Termine L'tranger et commence Le Mythe de Sisyphe.
1941. Termine Le Mythe de Sisyphe. Un premier tat de Caligula
       (publication posthume) est prt.
1942. Publication de L'tranger et du Mythe de Sisyphe.
1943. Commence Le Malentendu et crit la premire Lettre  un ami
      allemand.                                                                                           NOTICE
1944. Seconde Lettre  un ami allemand, dirige Combat avec Pascal Pia.
       Publication, en un seul volume, de Caligula et du Malentendu.
      Cration au Thtre des Mathurins du Malentendu.
1945. Aprs l'armistice (8 mai), Camus enqute sur les massacres
                                                                         Note sur le texte
      de Stif, en Algrie. 5 septembre : naissance de Jean et
      Catherine Camus et premire reprsentation au Thtre
                                                                         Nous rsumons ici les principales tapes de la composition de la pice voques
      Hbertot de Caligula ; Grard Philipe triomphe dans le rle
                                                                         dans notre prface.
      principal.
1946. Renonce  la direction de Combat
                                                                         1939. Manuscrit 1 ', qui donne de l'acte I et du dbut de l'acte Il
1947. Publication de La Peste.
                                                                               une version trs diffrente de la version dfinitive2. La pice,
1948. Reprsentation (et chec) de L'tat de sige, crit en collabo-
                                                                                ce stade, ne comporte que trois actes.
      ration avec Jean-Louis Barrault.
                                                                         1939. Manuscrit 2. On dsigne ainsi ce qui est en ralit, pour une
1949. Graves ennuis de sant. Cration des Justes.
                                                                               grande part, une dactylographie du manuscrit 1.
1950. Reprise de Caligula au Thtre Hbertot.
                                                                         1939-1941. Manuscrits 3 et 4, comprenant de nombreux ajouts. La
1951. Publication de L'Homme rvolt, auquel il travaille depuis               pice compte dsormais quatre actes.
       1943                                                              1941. Etat de la pice tel que le publiera A. James Arnold3.
1954. Publication de L't, textes crits de 1939  1953. Novem-
                                                                         1944. Premire dition de Caligula, d'abord coupl avec Le Malen-
      bre : dbut de la guerre d'Algrie.
                                                                               tendu (mai), puis seul.
1955. Adaptation d'Un cas intressant, de Dino Buzzati. Collabora-
                                                                         1945. Premire reprsentation au Thtre Hbertot (26 sep-
      tion  la revue L'Express.
                                                                               tembre).
1956. Appel  la trve civile en Algrie. Cesse de collaborer           1947. Ajout de la scne 4 de l'acte III et des scnes 1 et 2 de l'acte
      L'Express. Adaptation et cration de Requiem pour une nonne, de          IV. Nouvelle dition.
      Faulkner. Publication de La Chute.                                 1957. Nouvelles modifications  l'occasion du Festival d'Angers.
1957. Publication de L'Exil et le royaume. Reprise de Caligula au        1958. Petites retouches  l'occasion de la reprise de la pice au
      Festival d'Angers. Camus reoit le Prix Nobel de littrature.
1958. Rdition de L'Envers et l'endroit. Nouveaux ennuis de sant.
1959. Adaptation et reprsentation des Possds, de Dostoevski.           1. Ce classement des manuscrits est celui de Roger Quilliot dans son
1960. 4 janvier : Camus meurt dans un accident d'automobile, prs        dition de la Pliade.
      de Montereau. Enterr  Lourmarin, o il avait achet une            2. Voir les annexes, p. 189.
      maison quelques mois plus tt                                        3. Voir bibliographie. A. James Arnold appelle Version A celle de 1939 et
                                                                         Version B celle de 1941.
178                                Notice                                                                         Notice                           179
       Nouveau Thtre de Paris. dition de Le Malentendu suivi de                  de le croire : ni pardon, ni clmence, ni vertu.  Aux yeux de Jean
       Caligula,  nouvelles versions . Cette dition ne prend                     du Rostu, la sympathie vers laquelle nous inclinerait l'crivain du
       toutefois pas en compte les modifications de 1957. Le volume                 Mythe de Sisyphe s'efface du moment que nous pensons  un hros de
       est ddi   mes amis du Thtre de l'quipe  (ddicace                    roman ou,  plus forte raison, que nous voyons un personnage de
       initialement prvue pour Le Malentendu). Notre dition suit le               thtre :  Nous cessons d'tre interlocuteurs privilgis pour
       texte de celle de 1958.                                                     devenir grand public, et l'indulgence permise en face d'un cas
                                                                                   exceptionnel dont nous avions l'impression d'tre le confident
                                                                                   deviendrait socialement coupable  l'heure des gnralisations. 
Rception et fortune de la pice                                                   C'est dans les ditoriaux de Combat que Jean du Rostu trouve, pour
                                                                                   finir, des raisons d'esprer que Camus, qui considre ce qui
    Au lendemain de la premire de Caligula, Camus se dsole :                      abaisse  l'homme plutt que ce qui l' lve , s'apercevra un
 Trente articles. La raison des louanges est aussi mauvaise que                   jour que  l'homme passe infiniment l'homme .
celle des critiques.  peine une ou deux voix authentiques ou                          L'autre tude, de Francis Crmieux, est publie dans le numro 1
mues '.  Dans la plupart de ces articles se dmlent difficilement               de la revue Europe (janvier 1946). crite aprs la premire
les louanges ou critiques adresses  la pice et celles qui visent sa             reprsentation, elle se dgage dj de ses contingences.  Au lever
mise en scne et son interprtation. La rvlation du talent de                    du rideau, quand les lumires de la salle s'teignent et que le
Grard Philipe, souvent, occulte tout le reste. La rvlation de                   spectateur a referm son programme, il doit choisir entre ce qu'il a
Camus au public date, elle, de 1942, anne de L'tranger et du Mythe               lu et ce qu'il va voir. Si l'argument philosophique de la pice
de Sisyphe : invitablement, ces deux oeuvres clairent le sens de                 l'emporte sur sa thtralit, le spectateur va alors accepter ou
Caligula. Enfin, la chute rcente de Hitler oriente les sensibilits.              refuser sa philosophie. Mais si au contraire il considre, au-del des
Glissant sur les plus grossiers contresens commis  propos du                      principes qui la soutiennent, le fait thtral que reprsente la pice,
prtendu existentialisme de Camus (voir notre prface, p. 25),                     il la suivra de la mme faon qu'il a suivi une oeuvre d'Ibsen ou de
nous nous attacherons  deux analyses significatives.                              Giraudoux.  Voyant dans la figure de l'empereur un moteur
    L'une, crite par Jean du Rostu avant la premire reprsenta-                  dramaturgique  d'autant plus puissant qu'il se donne  lui-mme
 tion de la pice, parat dans la revue tudes (numros d'octobre et               la rplique pour acclrer sa vitesse , Francis Crmieux justifie les
novembre 1945). Elle s'intitule  Un Pascal sans Christ, Albert                     agrables divertissements  que se donne l'empereur comme
Camus . Insistant sur le  ct motionnel  du Mythe de Sisyphe,                 autant de  gags  qui permettent au public de respirer. Puisque
Jean du Rostu dgage de l'essai, au-del de la question du suicide                 l'empereur vit devant nos yeux son existence de fou, on ne saurait
 prsente par Camus comme le seul problme philosophique                          parler de  pice  thse  ou de  pice  ides  : Caligula se
 srieux, son obsession de la mort. Aussi bien son oeuvre proprement               droule suivant la libert que Camus a donne  son personnage,
 littraire apparat-elle comme une  danse macabre .  Aprs                     comme la toupie sous l'effet du mouvement qu'on lui a imprim.
L'tranger, roman gris, et Le Malentendu, pice trs noire, Caligula,               Le personnage vit sur ses rserves ; jamais ficelles ou conventions
rouge et or, fait clater le triomphe de l'absurde dlirant.  La                  artificielles ne viennent prolonger le drame.  Et, sans chapper au
 mortelle hantise de la mort  y devient meurtrire. On le voit                   rapprochement abusif de l' existentialisme  des deux auteurs,
notamment  l'issue de cette scne entre Caligula et Cherea qui                    Francis Crmieux compare Caligula aux Bouches inutiles, de Simone
pourrait faire bifurquer l'action :  Aprs Cinna ou la Clmence                   de Beauvoir, cr  quelques jours d'intervalle. Tandis que chez
d'Auguste, aurions-nous Cherea ou la Clmence de Caligula ? Il serait naf         Camus domine un personnage, Beauvoir dcentralise les  foyers
                                                                                   dramatiques , mais les  qualits thtrales  de sa pice sont
                                                                                    moins prenantes que les bonds et les rictus de Caligula .
   1. Carnets, Il (janvier 1942-mars 1951), 1964, p. 152 ( la date de : octobre
 1945).                                                                               Parmi les critiques qui acceptent pleinement que la pice de
180                             Notice
Camus offre un message philosophique, peu y ont trouv autant que
Francis Crmieux le ressort d'une vraie dramaturgie. Pour Marc
Beigbeder {Le Thtre en France depuis la Libration), si Caligula est le
chef-d'oeuvre au thtre d'Albert Camus, et mme  un chef-
d'oeuvre tout court , la pice le doit   l'interfrence du cabaret .
Quant au fond, Raymond Gay-Crosier y voit  une sorte de pice
de circonstance compose au terme d'une crise intellectuelle
dcisive, ce qui explique les multiples modifications qu'elle a
subies  {Les Envers d'un chec. tude sur le thtre d'Albert Camus,               H I S T O R I Q U E DE LA MISE EN SCNE
p. 77). Ilona Coombs pense que  charme, gaiet, bouffonnerie,
sont des traits que l'on n'a que trop ngligs en faveur du message
philosophique et qui pourtant expliquent la fascination qu'exerce
Caligula sur le public  {Camus, homme de thtre, p. 87).                      Le Thtre de l'quipe venait d'interprter en mai 1938,  Alger,
   Cette fascination explique que Caligula soit, parmi les pices de         l'adaptation de Jacques Copeau des Frres Karamazov. Albert Camus,
Camus, la plus souvent reprsente. Elle est aussi au centre de              son fondateur, y tenait le rle d'Ivan. Aussitt, il songe  la distri-
toutes les rflexions sur les rapports qu'entretiennent chez lui la          bution de son prochain spectacle, Caligula, qu'il a sinon dj crit,
notion de l'absurde et les problmes du thtre. Au colloque                 du moins conu dans ses grandes lignes. Il envisage de tenir lui-
d'Amiens de 1988 (voir bibliographie), cinq communications sont              mme le rle de Caligula; Charles Poncet sera Cherea; Jeanne
exclusivement consacres  Caligula -- aux Caligula, faudrait-il            Sicard (qui plus tard fera carrire dans la politique), Coesonia;Jean
dire : A. James Arnold, en cette occasion encore, plaide pour que           Ngroni (seul futur acteur professionnel), Scipion. Camus n'a pas
trouve droit de cit ce Caligula de 1941 qu'il a contribu  faire          encore imagin le rle d'Hlicon. Mais le Thtre de l'quipe se
connatre. Pice instable, sans cesse retouche, Caligula tmoigne en       dissoudra avant que la pice ne soit au point.
faveur de la passion pour la scne de Camus plutt que de sa                    Quand sont imprimes, pendant la guerre, les premires
matrise dramaturgique ; mais elle reflte aussi une pense inquite,       preuves de Caligula, Jean-Louis Barrault s'y intresse :  En 1943,
capable de toujours remettre ses vrits en question. Le contraire          Gaston Gallimard me fit parvenir un manuscrit qui m'enthou-
d'une pice  thse, dcidment.                                            siasma, c'tait Caligula. Malheureusement je faisais partie de la
                                                                            Comdie-Franaise et, malgr mon envie, je ne pus pas monter la
                                                                            premire oeuvre dramatique d'Albert Camus. Mais nous fmes
                                                                            connaissance et j ' y gagnai une amiti.   l'automne de la mme
                                                                            anne, Jean Vilar envisage de monter la pice avec la Compagnie
                                                                            des Sept, mais des difficults matrielles feront encore chouer le
                                                                            projet.
                                                                                Caligula est reprsent pour la premire fois le 26 septembre 1945,
                                                                            au Thtre Hbertot, dans une mise en scne de Paul OEttly. Si
                                                                             OEttly s'imposa sans conteste pour dcider du jeu des acteurs et
                                                                            des dcors , Camus,  paraissant ne rien connatre de la technique
                                                                            ni des mcanismes de la mise en scne, se tenait  l'cart pour dire
                                                                            son mot toutes les fois que le texte tait en cause ' . Le rle de
                                                                              1. Herbert L. Lottman, Albert Camus, p. 379-380. Pour la distribution
                                                                            complte, voir p. 33.
182                Historique de la mise en scne                                                    Historique de la mise en scne                            183
l'empereur tait tenu par un acteur peu connu de vingt-trois ans,                donne une manire d'Hamlet plus inquitant mais non moins
Grard Philipe.  Caligula le rendit clbre, tmoigne Georges                   tourment, non moins obsd de l'explication du monde et de soi-
Perros, et ce fut comme un long et dcisif coup de fouet sur la vie              mme . Mais le compte rendu de Arts salue aussi le  refus de tout
thtrale parisienne, qui a toujours tendance  s'endormir. Il                   ralisme  dans le travail de Marie Viton qui,  au lieu de
"fallait" l'avoir vu jouer cet empereur sulfureux1. Grard                      rechercher pour les costumes une reconstitution plus ou moins
Philipe a racont lui-mme comment, en apprenant que Jacques                     exacte de l'Antiquit romaine, s'est inspire des fresques de
Hbertot allait monter Caligula, il tenta sa chance. Mais Hbertot               Tavant l . Au total,  l'ensemble est tonnamment pictural .
lui trouvait l'air fatigu. De toute faon, objectait-il,  tu es un             Pour Pierre Loewel {Les Lettres franaises, 6 octobre 1945), Grard
ange, pas un dmon ! . Grard Philipe dut  la dfection d'Henri                Philipe  supporte et exhausse tout le poids du spectacle . La
Rollan, victime d'une insolation en Afrique, de tenir tout de mme               presse spcialise n'a gure d'yeux pour un acteur de dix-neuf ans
le rle2. Margo Lion, qui jouait Coesonia, se rappelle qu'elle fut               qui tient le rle de Scipion et qui fera aussi une belle carrire :
d'abord inquite d'tre dote  l'improviste d'un partenaire aussi               Michel Bouquet.
peu expriment. Mais elle fut conquise ds la premire lecture;                    Quand la pice sera reprise au Thtre Hbertot en 1950, le rle
quand commencrent les reprsentations, il montrait un vritable                 de Caligula sera tenu par Michel Herbault. En 1957, au Festival
gnie pour surmonter ses ennuis privs ou pallier les accidents qui              d'Angers, Michel Auclair joue Caligula; Marguerite Jamois, Coesonia ; Jean-P
pouvaient survenir au cours de la pice, comme une panne                         Etcheverry, puis Jean-Pierre Marielle, Cherea2. Camus modifie le
d'lectricit. Parmi le public, Marlenf Dietrich viendra assister               texte, abrgeant le rle de Caligula, toffant celui d'Hlicon, et
plusieurs reprsentations, et Ren Clair y verra pour la premire                donnant de nombreuses indications de dcors et de mises en scne.
fois celui qui allait devenir ensuite son interprte et son ami3.                Erreur scnique , pour Morvan Lebesque3 : trange entre-
Alyette Samazeuilh, qui avait excut les costumes sous la direction             prise, en vrit, une conspiration feutre sous les Csars jete aux
de Marie Viton, tmoigne de son ct que le plateau, les dcors et               quatre vents d'un chteau Renaissance.  Le texte reoit de
les costumes ne cotrent pas cher  Jacques Hbertot4; le franc                 nouvelles retouches, en 1958, pour sa reprise au Nouveau Thtre
succs obtenu par la pice  Paris (il n'en alla pas tout  fait de             de Paris, dirig par Elvire Popesco et Hubert de Malet,  avec de
mme en province) couvrit les dpenses au-del de toute esprance.              jeunes comdiens, sur une scne d'essai, assez semblable  la scne
Grard Philipe, enfin, se rappelle qu' l'poque o il jouait Caligula,          pour laquelle elle avait t crite , prcise Camus dans le
il tournait aussi dans L'Idiot, un film de Georges Lampin :  Il y a             programme des reprsentations. Jean-Pierre Jorris tient cette fois le
eu un quilibre certain  ce moment-l entre cette force du mal pure             rle de Caligula, Helena Bossis celui de Coesonia. Les retouches
qu'tait Caligula, et cette force du bien pur qu'tait l'Idiot [...]. Les        concernent surtout les rles des patriciens, dont la caricature est
deux personnages se compltaient en effet : le Prince du Bien et le              accuse.
Prince du Mal qui, tous deux, se rejoignaient finalement dans une
puret exacerbe5.                                                                 Aprs la mort de Camus, Jean-Pierre Jorris tient  nouveau le
   Le succs des reprsentations de Caligula auprs de la presse fut            rle de Caligula dans une reprise de la pice au Thtre des
d'abord celui de Grard Philipe qui, selon Raymond Cogniat (Arts,               Galeries de Bruxelles, en 1962. Le dcor de Jacques Van Nerom
28 septembre 1945),  au lieu d'un empereur conventionnel nous                  retient principalement l'attention des critiques :  dcor unique,
                                                                                mgalithique, auquel les clairages d'Auguste Lodewijck donnaient
  1. Grard Philipe. Souvenirs et tmoignages, recueillis par Anne Philipe et
                                                                                l'illusion d'tre multiple, dcor inquitant avec l'amorce de ses
prsents par Claude Roy, Gallimard, 1960, p. 48.
  2. Voir ibid., p. 55.                                                           1. Ces fresques qui dcorent l'glise Saint-Nicolas,  Tavant (Indre-et-
  3. Voir ibid., p. 56-60.                                                      Loire), sont du XIe ou XIIe sicle.
  4. Voir ibid., p. 59.                                                           2. Pour plus de dtails, voir Thtre, rcits, nouvelles, Pliade, p. 1778 et suiv.
  5. Cit dans Roger Grenier, Albert Camus. Soleil et ombre, p. 123.              3. Camus,  Gnies et ralits , 1964, p. 178.
184              Historique de la mise en scne                                              Historique de la mise en scne                    185
hauts couloirs sombres o se trame toujours quelque complot, dcor        Galeries de Bruxelles (Roger Van Hool est Caligula). De la mise en
thtral avec ce monumental escalier qui traverse tout le plateau et      scne de Genve, la critique retiendra surtout la reconstitution
qui assure, comme au music-hall, le maximum d'effets aux                  romaine  la David, avec des clairages modelant les draperies et
protagonistes qui l'escaladent et le descendent  (P. Godefroy, Les       accentuant les visages; de celle des Galeries, l'anachronisme des
Lettres franaises, 7 dcembre 1962). Dans l'ensemble, la critique        costumes, qui facilite le lien avec notre poque. A. James Arnold
souligne la froideur de la pice.                                         nous signale aussi ' le Caligula de Patrick Guinand jou au Jeune
   Aprs deux sries de reprsentations, en 1964 et 1969, aux             Thtre National en 1981, dans une mise en scne rsolument
Trteaux de France de Sarcelles, avec Jacques Goasguen dans le             jeune  o Caligula serait  Rimbaud et Hitler  la fois .
rle de l'empereur, il faut surtout signaler les reprsentations           Caligula Rock Star , titrait un magazine parisien pour rendre
donnes  la Maison de la Culture de Nantes, en 1970, dans une            compte de cette audacieuse tentative...
mise en scne de Georges Vitaly (qui jouait Hlicon lors de la                l'automne de 1991, Caligula est affich au Thtre 14 Jean-
cration de la pice, en 1945) ; Jean-Pierre Leroux tient cette fois le   Marie Serreau  dans une mise en scne de Jacques Rosny, qui sera
rle de Caligula. La troupe de Vitaly effectue une longue tourne         reprise  Versailles et au Thtre des Mathurins. Emmanuel
dans les universits amricaines, faisant applaudir la pice par plus     Dechartre, qui avait auparavant incarn 1'  Idiot  (d'aprs
de cent mille spectateurs. Georges Vitaly avait voulu une mise en         Dostoevski), Britannicus, le Prince de Hombourg, Lorenzaccio et
scne trs simple, implante dans un dcor en forme d'arne o les        Chatterton, tient le rle de Caligula. Comme Grard Philipe jadis,
acteurs s'entre-dchireraient.  Tous les personnages sont des            il se dit sensible  l'opposition entre le Prince Mychkine,  ange de
gladiateurs qui dfendent leur peau , expliquait-il. Ces intentions      puret et de lumire , et Caligula,  ange de la mort . Mais tous
ne sont gure comprises de la critique quand il redonne la pice         deux sont des anges. A ses cts, Pascale Roberts est Coesonia;
Paris en 1971, au Thtre La Bruyre. Les moues des critiques             Philippe Bouclet, Cherea (Jacques Rosny reprendra le rle 
s'adressent indistinctement  la pice et  sa mise en scne. Dans Le     Versailles et aux Mathurins) ; Mathieu Roze, Scipion ; Jean-Paul
Figaro (23 septembre 1971), Jean-Jacques Gautier s'avoue mu              Bazziconi, Hlicon.
parce qu'il a connu la personne humaine de Camus, mais s'inter-              Le 15 fvrier 1992, Caligula entre  la Comdie-Franaise. Ds
roge sur le succs de la pice auprs des gnrations suivantes;           1957, Camus avait ngoci avec Pierre Descaves, administrateur du
quant  la mise en scne,  peut-tre M. Georges Vitaly aurait-il pu      Franais, l'inscription de sa pice au rpertoire. Reprises en 1960,
viter que ce ne soit jou comme on faisait si volontiers dans les        aprs sa mort, avec Maurice Escande, les ngociations n'aboutiront
annes qui suivirent la guerre : tout le monde criant tout le temps,      pas davantage. En 1992, la mise en scne de la pice est confie 
et arrivant ainsi  la vhmence soutenue d'un tissu sonore tendu si      Youssef Chahine. Jean-Yves Dubois tient le rle de Caligula;
l'on veut, mais sans air et combien monotone . Matthieu Galey            Martine Chevallier est Coesonia; Michel Favory, Cherea; Lilah
regrette dans Combat (24 septembre 1971) que l'invitable pplum          Dadi, Scipion ; Nicolas Silberg, Hlicon. Catherine Samie joue le
soit  remplac par des peignoirs de bain et des minijupes d'une          rle du vieux patricien. Confier  une femme le rle du dignitaire
laideur si provocante qu'elle doit tre voulue ! . Dans Le Monde         trait d'efemin par Caligula donne  ces injures une justification
(24 septembre 1971), Bertrand Poirot-Delpech parle d'une                  qui va sans doute  l'encontre des intentions de Camus. Mais le
 impression de rtrospective vieillotte, que le jeu odonesque de        dcor de Franoise Darne, juxtaposant ruines romaines et pan-
certains patriciens et le style oprette de Coesonia portent parfois au   neaux o se profilent des gratte-ciel, autant que les costumes
bord du ridicule .                                                       intemporels de Jean-Pierre Delifer, vitent heureusement tout ce
   Bernard de Coster met Caligula en scne en 1976 avec l'quipe du       qui pourrait ressembler  une reconstitution historique. La mise en
Point Carr (Jean-Philippe Harmel joue le rle principal), Grard
Carrt la prsente en 1977  la Comdie de Genve (Franois
Germond est Caligula), et Daniel Scahaise, la mme anne, aux              J.  Camus et la critique thtrale : l'exemple de Caligula , dans Albert
                                                                          Camus et U thtre (voir bibliographie), p. 35-43.
186              Historique de la mise en scne

scne de Chahine, violente, hystrique, moderniste, tire beaucoup
de ses effets du cinma.
   Nous venons d'voquer les principales mises en scne de Caligula
en France. A. James Arnold ' voque de son ct, outre la tourne
dans les universits amricaines de la troupe de Vitaly,  laquelle
nous avons fait allusion, quelques mises en scne plus dpaysantes,
comme cette reprsentation du premier acte de la pice, en 1949, au
Thtre Ginastico de Rio de Janeiro. Convi  cette reprsentation
 afro-brsilienne , Camus s'avoua dconcert au spectacle de ces
 Romains noirs . En 1983, le metteur en scne italien Maurizio                                 BIBLIOGRAPHIE
Scaparro inaugura le Thtre municipal de Rome avec Caligula. Il
prit l'exact contre-pied de la mise en scne diffuse l'anne
prcdente par la tlvision nationale italienne, qui sacrifiait au
 genre romain , et choisit la version de 1941, afin que la pice fut
dbarrasse de sa charge politique et que l'empereur redevnt,           1. ditions critiques de Caligula.
comme l'exprimait un compte rendu d'un journal italien au
lendemain de la premire,  un surhomme  la recherche d'une             Dans Albert Camus, Thtre, rcits, nouvelles, prface par Jean
utopie .                                                                  Grenier, textes tablis et annots par Roger Quilliot, Biblioth-
                                                                           que de la Pliade, Gallimard, 1962.
                                                                         Cahiers Albert Camus, 4. Caligula. Version de 1941, suivi de La Potique
                                                                           du premier Caligula, par A.James Arnold, Gallimard, 1984.


                                                                         2. Autres textes de Camus.

                                                                         Carnets : Tome I : Mai 1935-fvrier 1942, Gallimard, 1962 ; Tome Il .
                                                                          Janvier 1942-mars 1951, Gallimard, 1964; Tome III : Mars 1951-
                                                                           dcembre 1959, Gallimard, 1989.
                                                                         Correspondance Albert Camus-Jean Grenier (1932-1960), Gallimard,
                                                                           1981.


                                                                         3. Ouvrages critiques (par ordre chronologique).

                                                                         LEBESQUE Morvan, Camus par lui-mme, coll.  crivains de tou-
                                                                           jours , Le Seuil, 1963.
                                                                         Albert Camus, coll.  Gnies et ralits , Hachette, 1964 (voir
                                                                            notamment l'article de Morvan Lebesque :  La passion pour la
                                                                            scne ).
                                                                         NICOLAS Andr, Albert Camus ou le vrai Promthe, coll.  Philosophes
 .. Ibid.                                                                   de tous les temps , Seghers, 1966 (rd. 1973).
188                          Bibliographie
GAY-CROSIER Raymond, Les Envers d'un chec. tude sur le thtre
   d'Albert Camus, coll.  Lettres modernes , Minard, 1967.
GRENIER Jean, Albert Camus. Souvenirs, Gallimard, 1968.
COOMBS Ilona, Camus, homme de thtre, Nizet, 1968.
CLAYTON Alan J., tapes d'un itinraire spirituel. Albert Camus de 1937
   1944,  Archives des lettres modernes , Minard, 1971.
FREEMAN Edward, The Theater of Albert Camus. A Critkal Study,
   Methuen & Co, London, 1971.
Albert Camus. Le Thtre, tudes runies par Raymond Gay-Crosier,                                          ANNEXES
   sous la direction de Brian T. Fitch,  La Revue des lettres
  modernes , n 7 de la srie  Albert Camus , 1975.
L O T T M A N Herbert R., Albert Camus, trad. franaise : Le Seuil,
   1978.
G R E N I E R Roger, Albert Camus. Soleil et ombre. Une biographie intellec-                    PREMIRES VERSIONS
  tuelle, Gallimard, 1987; Folio, 1991.                                                  DE L'ACTE I ET DE L'ACTE Il (se 1 et 2)
Albert Camus et le thtre. Textes runis par Jacqueline Lvi-Valensi
   (actes du colloque tenu  Amiens du 31 mai au 2 juin 1988),
  IMEC ditions, 1992.                                                            Nous donnons ici les versions de l'acte I et des scnes 1 et 2 de
                                                                               l'acte Il telles qu'elles figuraient sur les premiers manuscrits,
                                                                               jusqu'en 1939, et reproduites par Roger Quilliot dans l'dition de
4. Ouvrages gnraux.                                                           Thtre, rcits, nouvelles d'Albert Camus, Bibliothque de la Pliade.
                                                                               Roger Quilliot distingue le manuscrit 1 et le manuscrit 2.  sa suite,
BEIGBEDER Marc, Le Thtre en France depuis la Libration, Bordas,             nous plaons en caractres romains entre crochets les fragments qui
  1959.                                                                        ont disparu du ms. 1 au ms. 2, et en italiques entre crochets les
SERREAU Genevive, Histoire du nouveau thtre, 1966; coll.                  fragments qui n'apparaissent qu'au ms, 2. Les indications de dcor
   Ides , Gallimard, 1981.                                                  sont demeures identiques jusqu'en 1944 inclusivement.



                                                                                 DCOR : Il n'a pas d'importance. Tout est permis, sauf e genre
                                                                               romain.

                                                                                                         PERSONNAGES :
                                                                               CALIGULA, de 25  29 ans.
                                                                               CAESONIA, matresse de Caligula, 30 ans.
                                                                               [ HLICON familier de Caligula, 30 ans .]
                                                                               IX J E U N E SCIPION, 17 ans.
                                                                               CHEREA, 30 ans,
                                                                               LE VIEUX PATRICIEN, 71 ans.
190                              Annexes                                                                Annexes                              191
MEREIA, 60 ans.                                                           DEUXIME S. : C'est inquitant.
[PRiETEXTUS 40 ans.]                                                      PREMIER S. : Non, tous les jeunes gens se ressemblent.
MUCius, 33 ans.                                                           TROISIME S. : Bien entendu. L'ge efface tout.
L'INTENDANT, 50 a n s .                                                   DEUXIME S. : Vous croyez ?
PREMIER PATRICIEN                                                         TROISIME S. : Mais oui. Les peines d'amour ne durent pas.
DEUXIME PATRICIEN                                                        PREMIER s. : Il oubliera.
                        de 40  60 ans.                                   DEUXIME S. : C'est vrai, une de perdue, dix de retrouves.
TROISIME PATRICIEN
CHEVALIERS, GARDES, SERVITEURS.                                           TROISIME S. : tes-vous capable de souffrir plus d'un an?
                                                                          PREMIER s. : Moi, non.
   Le premier, le troisime et le quatrime acte se passent dans une      TROISIME S. : Personne n'a ce pouvoir.
salle du palais imprial. On y voit un miroir (grandeur d'homme),         DEUXIME S. : Heureusement, la vie serait impossible.
un gong et un lit-sige.                                                  TROISIME S. : Vous voyez bien. Tenez, moi, j ' a i perdu ma
  Le second acte dans une salle  manger de Cherea.                     femme l'an pass. J'ai beaucoup pleur. Et puis j'ai oubli. De
                                                                        temps en temps, j ' a i de la peine. Mais surtout quand je pense
  Note I. Caligula est un homme trs jeune. Il est moins laid qu'on
                                                                        qu'elle m'a laiss seul.
ne le pense gnralement.
                                                                          PREMIER S. : C'est naturel.
  Grand, mince, son corps est un peu vot, sa figure enfantine.
                                                                                                                         Entrent Cherea et Hlicon.
  Note Il. En dehors des  fantaisies  de Caligula, rien ici n'est
historique. Ses mots sont authentiques, leur exploitation ne l'est
pas.
                                                                                                      SCNE Il
                                                                          PREMIER S. : Alors ?
                                                                           CHEREA : Toujours rien.
                               ACTE          I                             TROISIME s. : Il reviendra bien.
                                                                           CHEREA : Mais est-ce bien lui qui reviendra ?
                           Dsespoir de Caligula                           TROISIME s. : Que veux-tu dire?
                                                                           CHEREA : Rien. Ne rflchis pas.
                                                                           PREMIER S. : Je ne comprends pas.
                               SCNE        1                              CHEREA : C'est le contraire qui m'tonnerait. Ne te force pas. En
                                                                        attendant, nous n'avions pas besoin de cela... Caligula tait
                                                                        l'empereur idal. Aprs Tibre, la ncessit s'en faisait sentir.
  PREMIER SNATEUR : Il n'est pas encore revenu ?
                                                                          [Cherea : Mais est-ce bien lui qui reviendra ?
  DEUXIME SNATEUR : N o n .
                                                                          Troisime s. : Que veux-tu dire?
  TROISIME SNATEUR : On l'a recherch dans toute la cam-
                                                                          Cherea : Rien.
pagne. Des courriers sont partis.
                                                                          Hlicon : De toutes faons, ne nous affolons pas.
  DEUXIME S. : Voil dj trois jours qu'il s'est enfui.
                                                                          Deuxime s. : Mais oui.
  PREMIER S. : Oui, je l'ai vu passer. Il avait le regard d'une bte
                                                                          Hlicon : Ne nous affolons pas. C'est l'heure du djeuner.
blesse.
                                                     i                    Cherea : Nous n'avions pas besoin de cela...]
                                                                          PREMIER S. : Oui. Personne comme Caus n'a montr tant de
  1. Tout ce dbut, jusqu' l'entre de Caligula, est jou trs vite.   grandeur et de noblesse dans les sentiments.
192                            Annexes                                                                              Annexes                                    193
   TROISIME S. : Mais enfin, qu'avez-vous ? Cela ne l'empchera
                                                                                   CHEREA : Et s'il n'entend pas raison ?
pas de continuer. Il aimait Drusilla, d'accord [ray] c'est vrai. Mais
                                                                                   TROISIME S. : Ma foi, j'ai crit dans le temps un trait du coup
tout de mme ! C'tait sa soeur aprs tout. Coucher avec sa soeur,
                                                                                d'tat.
c'est dj exagr. Mais faire une maladie parce qu'elle est morte,
c'est nettement abusif.                                                            CHEREA : Voil la premire chose intelligente que tu aies dite
                                                                                depuis ce matin. Oui, j'ai besoin d'un empereur paisible. D'abord,
   DEUXIME s. : Oui. Et si la raison d'tat peut admettre l'inceste,
                                                                                j'ai un roman  finir.
elle doit tre sans piti s'il se retourne contre l'tat lui-mme.
                                                                                   SCIPION : Je vous demande pardon.
   CHEREA : Bon, bon. Nous ne sommes pas au Snat. Chacun sait,
Patricius, que si ta soeur n'tait pas si laide, tu n'aurais pas tant de                                                                       // sort.
vues ingnieuses sur la raison d'tat.                                             CHEREA : Il est offusqu.
                                                                                   PREMIER S. : C'est un enfant. Et les jeunes gens sont solidaires.
                                  Entre le jeune Scipion. Cherea va vers lui.
                                                                                                                                                         Ils sortent.

                                                                                                                  SCNE         IV
                             SCNE III
                                                                                   La scne reste vide quelques secondes. Caligula entre furtivement par la
  CHEREA : Alors?                                                               gauche. Il est gar, sale, il a les cheveux pleins d'eau et les jambes souilles. Sa
   SCIPION : Encore rien. Des paysans ont cru le voir dans la nuit              bouche pend. Il porte plusieurs fois la main aux lvres. Il avance vers le miroir
d'hier, prs d'ici, courant  travers l'orage.                                  et ds qu'il se voit s'arrte avec un petit rire. Puis il se parle gentiment.
                                                      Cherea se dtourne.          CALIGULA : Monstre, Caligula. Monstre pour avoir trop aim.
   TROISIME S. : Cela fait trois jours qu'il s'est enfui ?                     (Changeant de ton, avec srieux.) --J'ai couru, tu sais. C'est bien long,
   SCIPION : Oui. Tout de suite aprs avoir vu le corps de Drusilla.            trois jours. Je n'en avais aucune ide, avant. Mais c'est ma faute.
J'tais l. J'ai toujours t son ami. Il s'est avanc et il a touch le        (Avec une voix tout  coup douloureuse.) -- C'est ridicule de croire que
cadavre. Il a pouss une sorte de petit cri et il s'est enfui sans              l'amour rpond  l'amour. Les tres meurent dans vos mains, voil
tourner la tte. Depuis, on court aprs lui.                                    la vrit. (Il halte et se comprime les ctes.) -- Et quand ils sont morts,
   CHEREA : Ce garon aimait trop la littrature.                               a n'est plus eux. (Il s'assoit et explique  son image.) -- Ce n'tait plus
   TROISIME S. : C'est de son ge.                                             elle. J'ai couru, tu sais. Je reviens de loin ! Je la portais sur mon dos.
   CHEREA : Oui [barr], mais ce n'est pas de son rang. Un                      Elle, vivante, loin de son cadavre au visage d'trangre. Elle tait
empereur artiste. Nous en avons eu un ou deux, bien sr. Des brebis             lourde. Elle tait lourde et tide. C'tait son corps, sa vrit chaude
galeuses. Les autres, du moins, avaient le bon got de rester des               et souple. Elle tait encore  moi et elle m'aimait sur cette terre. (Il
[adjudants] militaires.                                                         se lve, soudain affair.) -- Mais j'ai beaucoup  faire. Il faut encore
   PREMIER S. : En tout cas, c'tait plus reposant.                             que je l'emmne, loin, dans cette campagne qu'elle aimait. -- [o
   SCIPION ( Cherea) : Dites, il faut faire quelque chose.                     elle marchait si justement que le balancement de ses paules suivait
   CHEREA : Oui, il faut attendre.                                              pour moi la ligne des collines  l'horizon.]
   TROISIME s. : S'il ne revient pas, nous le remplacerons. Ce ne                                             // s'arrte de plus en plus gar. Il tourne le dos
sont pas les empereurs qui nous manquent.                                                                   au miroir et s'appuie contre lui. Il ferme un moment
   DEUXIME s. : Non, nous manquons seulement de caractres.                                                les yeux. On entend sa respiration rauque. Il
   CHEREA : Et s'il revient mal dispos ?                                                                   grommelle des paroles indistinctes.
   TROISIME s. : Eh bien, c'est encore un enfant, nous le mettrons                CALIGULA (d'une voix  peine veille) : Monstre, Caligula, mons-
 la raison.
                                                                                tre. Il faut partir maintenant. Qui peut vivre les mains vides, qui
194                             Annexes                                                                          Annexes                                   195
tenait jusque-l avec elles tout l'espoir du monde. Comment faire?                  SCIPION : Coesonia, il faut le sauver.
(Il rit d'un rire faux.) -- Faire un contrat avec sa solitude, hein?                COESONIA : Tu l'aimes donc.
S'arranger avec sa vie. Se donner des raisons, se faire une petite vie               SCIPION (avec lan) : Tu ne peux pas savoir comme il a t bon
et une consolation. Trs peu pour Caligula. (Il frappe du plat de la              pour moi. Comme il m'a aid. Comme il a aid ma famille. Il me
main sur le miroir.) -- Trs peu pour toi, n'est-ce pas ?                         parlait de mon oeuvre. Il m'encourageait. Il me disait que la vie
                            On entend des voix. Caligula se redresse et           n'est pas facile, mais qu'il y avait l'art, la religion et l'amour qu'on
                         regarde de tous cts. Il prononce le nom de Drusilla,   nous porte. Il me disait qu'il ne fallait jamais faire souffrir. Que
                         regarde le miroir et fuit le visage qui ricane devant    c'tait la seule faon de se tromper. Et qu'il fallait essayer d'tre un
                         lui. -- Entre en courant le jeune Scipion suivi de       homme juste pour soi et pour les autres, chanter le bonheur et
                         Coesonia [et d'Hlicon].                                 s'accorder au monde.
                                                                                     COESONIA (se levant) : C'tait un enfant.
                                                                                                                          Elle va vers le miroir et se regarde.
                               SCNE       V                                        COESONIA : Je n'ai jamais eu d'autre dieu que mon corps. Et c'est
                                                                                  ce dieu que je voudrais prier aujourd'hui : pour qu'il me le rende
  SCIPION : Il n'y a personne.                                                    sain et sauf.
   [Coesonia : Hlicon, ne t'a-t-il rien dit hier au soir?                                                   Entre Caligula. Apercevant Coesonia et Scipion,
                                                                                                         il hsite et recule. Au mme instant entrent  l'oppos
  Hlicon : Je ne suis pas son confident. Je suis son spectateur.
                                                                                                         les snateurs [barr : serviteurs] et l'intendant du
   Coesonia : Je t'en prie, Hlicon.
                                                                                                         palais. Ils s'arrtent, interdits. Coesonia se retourne.
  Hlicon : Chre Coesonia, Caus est un sentimental. Tout le monde le sait.
                                                                                                         Elle et Scipion courent vers Caligula. Il les arrte
Et le sentiment, cela n'enrichit pas, cela se paie. Mais vous permettez, le
                                                                                                         d'un geste.
djeuner. (Il sort.)]
  COESONIA (essouffle) : Un garde l'a vu passer. Mais Rome tout
entire voit Caligula partout. Et Caligula ne voit que l'ombre de                                              SCNE        VI
Drusilla.
                                       Elle s'assoit, douloureuse. -- Silence.      L'INTENDANT (d'une voix mal assure) : Nous... nous te cherchions,
  SCIPION : Dites, Coesonia, l'aimait-il  ce point?                              Csar.
  COESONIA : C'est pire, mon petit. Il la dsirait aussi.                           CALIGULA (d'une voix brve et change) : Je vois.
  SCIPION : Comme tu dis cela.                                                      L'INTENDANT : Nous... c'est--dire...
  COESONIA : C'est que, vois-tu, s'il l'avait seulement aime, sa                    CALIGULA (brutalement) : Qu'est-ce que vous voulez ?
mort n'aurait rien chang. Les maladies de l'me ne sont pas                         L'INTENDANT : Nous tions inquiets, Csar.
graves. On s'en sauve par la mlancolie. Mais aujourd'hui sa chair                   CALIGULA (s'avanant vers lui) : De quel droit ?
aussi est mordue. Il brle tout entier.                                              L'INTENDANT : Eh heu... (Soudain inspir et trs vite.) Enfin, de
  SCIPION (imprudent) : Mais il te dsirait aussi.                                toutes faons, tu sais que tu as  rgler quelques questions
  COESONIA : Toi, tu t'occupes de ce qui ne te regarde pas. (Un                   concernant le Trsor public.
temps.) Il me dsire, c'est vrai. Mais il faudrait qu'il m'aime.                     CALIGULA (pris d'un rire inextinguible) : Le Trsor? Mais c'est
  SCIPION (timidement) : Je ne comprends pas bien.                                vrai, voyons, le Trsor, c'est capital.
  COESONIA (lasse) : Moi, si. Cela veut dire qu'il me demande                        L'INTENDANT : Certes, Csar.
seulement du plaisir. Est-ce le vrai dsir ? Tu sauras plus tard qu'on               CALIGULA (toujours riant,  Coesonia) ; N'est-ce pas, ma chre, c'est
peut aimer souvent, mais qu'on ne dsire jamais qu'une fois.                      trs important, le Trsor?
196                             Annexes                                                                         Annexes                                197
   COESONIA : Non, Caligula, pas encore [c'est une question secondaire],           L'INTENDANT : Csar, tu ne te rends pas compte.
   CALIGULA : Mais c'est que tu n'y connais rien. Le Trsor est                    [CALIGULA : -- Non, c'est toi. (Avec violence.) -- coute-moi bien.
d'un intrt puissant. Tout est important : les finances, la moralit           Si le trsor a de l'importance, alors la vie humaine n'en a pas. J'ai
publique, la politique extrieure, l'approvisionnement de l'arme et            dcid d'tre logique. Et vous allez voir ce que la logique va vous
les lois agraires! Tout est capital, te dis-je [comme la peine du               coter. J'ai le pouvoir. J'exterminerai les contradicteurs et les
mme nom]. Tout est sur le mme pied, la grandeur de Rome et tes                contradictions. S'il le faut, je commencerai par toi. Tu as dj
crises d'arthritisme. Ah! Je vais m'occuper de tout cela. coutez-              choisi. Ton premier mot pour saluer mon retour a t le Trsor. Je
moi un peu.                                                                     te le rpte, on ne peut pas mettre le Trsor et la vie humaine sur le
   L'INTENDANT : Nous t'coutons.                                               mme plan. Augmenter l'un, c'est dmontiser l'autre. Toi, tu as
                                                   Les snateurs s'avancent.    choisi. Moi, j'entre dans ton jeu. Je joue avec tes cartes. Et
  CALIGULA : Tu m'es fidle, n'est-ce pas ?                                     d'ailleurs, mon plan par sa simplicit est gnial. Tu as trois
  L'INTENDANT (d'un ton de reproche) : Csar !                                  secondes pour disparatre. Je compte : un...]
   CALIGULA : Eh bien j'ai un plan. Nous allons bouleverser                                                                           L'intendant disparat.
l'conomie politique en deux temps. Je te l'expliquerai, intendant...
quand les snateurs seront sortis.
                                                       Les snateurs sortent.                                 SCNE       VIII

                                                                                  Caligula se tourne vers le jeune Sdpion, l'appelle du geste et l'entoure de son
                              SCNE       VII                                   bras libre.
                                                                                  CALIGULA (singulirement) : Ah! mes enfants. Je viens de
  Caligula s'assied prs de Coesonia, et entoure sa taille.                     comprendre la vertu du pouvoir. Il va de pair avec la libert
   CALIGULA : coute bien. Premier temps : tous les snateurs,                  d'esprit. Aujourd'hui et pour tout le temps qui va venir, ma libert
toutes les personnes de l'Empire qui disposent de quelque fortune               n'a pas de limites. (Avec une soudaine motion.) -- Pas de limites,
-- petite ou grande, c'est exactement la mme chose -- doivent                  Coesonia, tu comprends?
obligatoirement dshriter leurs enfants et tester sur l'heure en                  COESONIA :    Oui.
faveur de l'tat.                                                                  SCIPION (tristement) : Il faut que je parte, Csar.
   L'INTENDANT : Mais Csar...                                                     CALIGULA : Bien sr, mon petit. (Il a les larmes aux yeux.)
   CALIGULA : Je ne t'ai pas encore donn la parole.  raison de nos                                                      En sortant, Sdpion croise Cherea.
besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l'ordre d'une liste
tablie arbitrairement.  l'occasion, nous pourrons modifier cet
ordre -- toujours arbitrairement. Et nous hriterons.                                                         SCNE IX
   COESONIA (se dgageant) : Qu'est-ce qui te prend ?
   CALIGULA (imperturbable) : L'ordre des excutions n'a en effet                 CALIGULA : Tiens, voil un intellectuel [voil notre littrateur].
aucune importance. Ou plutt ces excutions ont une importance                  C'est curieux, ce besoin que j'ai, tout d'un coup, de parler avec un
gale, ce qui entrane qu'elles n'en ont point. D'ailleurs, ils sont            intellectuel [littrateur],
aussi coupables les uns que les autres. (Rudement  l'intendant.) -- Tu           CHEREA : Nous faisons des voeux pour ta sant, Caus.
excuteras ces ordres sans dlai. Les testaments seront signs dans               CALIGULA : Ma sant te remercie, Cherea, elle te remercie. Mais
la soire par tous les habitants de Rome, dans un mois au plus tard             dis-moi, que penses-tu du pouvoir?
par tous les provinciaux. Envoie des courriers.
                                                                                  CHEREA : Tu me demandes mon opinion sur la libert, Caus'
198                             Annexes                                                                     Annexes                             199
  CALIGULA : C'est ce que je veux dire, en effet.'                            les visages horribles d'une libert inhumaine. Je ne puis plus rien
  CHEREA : Je pense qu'elle est seulement ce que tu lui permets               contre eux, tu comprends. Je savais qu'on pouvait tre dsespr
d'tre.                                                                       [angoiss]. Je ne savais pas ce que ce mot voulait dire. Je croyais
  CALIGULA : Belle rponse de sophiste. Et toi, Coesonia, qu'en               comme tout le monde que c'tait une maladie de l'me. Mais non,
penses-tu ?                                                                   c'est mon corps qui souffre. (D'une voix malade.) --J'ai mal au coeur,
  COESONIA : Je pense que tu devrais aller te reposer.                        Coesonia. Non, n'approche pas. Laisse-moi. J'ai comme une envie
  CALIGULA : Belle rponse d'idiote. C'est tout, Cherea.                      de vomir dans tout le corps. Mes membres me font mal. Ma peau
  CHEREA : C'est tout, Caus.                                                 me fait mal. J'ai la tte creuse. Mais le plus affreux, c'est ce got
   CALIGULA (se lve, commence normalement, puis, changeant de ton, de        dans la bouche. Ce n'est pas du sang, ce n'est pas la mort, ni la
plus en plus haut, finit avec une expression convulse) : Eh bien ! je vais   fivre. C'est tout a en mme temps. Il sufft que je remue la langue
complter ta documentation et t'apprendre qu'il n'y a qu'une                  pour que tout redevienne noir et que les tres me rpugnent.
libert, celle du condamn  mort. Parce que celui-l, tout lui est              Coesonia : Cela va passer, mon petit. tends-toi. Dors. Dors
indiffrent, en dehors du coup qui fera gicler son sang. Voil                plusieurs jours. Laisse-toi aller et ne rflchis plus. Cela ne peut pas
pourquoi vous n'tes pas libres. Voil pourquoi dans tout l'Empire            durer toujours. Ce serait inhumain. Aprs, tu te rveilleras. Il y
romain, Caligula seul est libre, parmi toute une nation d'esclaves.           aura encore la campagne que tu aimes et la douceur du soir. Tu as
A ce peuple orgueilleux de ses liberts drisoires, il est enfin venu un      le pouvoir et tous les tres sont  toi, toutes les bouches o tu veux
empereur qui va lui donner sa libert profonde. (Il s'arrte haletant.        mordre. Tu garderas Coesonia qui se taira prs de toi. Et peu  peu,
-- D'une voix trange.) -- C'est comme si,  partir de cette heure,           tu renatras et tu redeviendras bientt celui que tout Rome a aim.
vous viviez tous en condamns  mort, comme les plus chers et les                CALIGULA : [Ne me parle pas de ce pantin sucr. Il est bien
plus dlivrs de mes enfants. (Un temps. -- D'une voix neutre.) -- Va-        mort.] [Ne me parle pas de celui-l.] Il me dgote. (Il s'assoit prs du
t'en maintenant. Reste, Coesonia.                                             miroir, il met la tte dans ses mains.) --Je voudrais gurir et je ne le puis
                                                                              pas. Quand je ne savais pas qu'on pouvait mourir, tout me
                                                                              paraissait croyable. Mme leurs dieux, mme leurs espoirs et leurs
                                                                              discours. Plus maintenant. Maintenant, je n'ai rien que ce pouvoir
                               SCNE      X
                                                                              drisoire dont tu parles. Plus il est dmesur et plus il est ridicule.
                                                                              Parce qu'il ne compte pour rien auprs de certains soirs o Drusilla
  Caligula s'est dtourn.
                                                                              se retournait vers moi. (Un temps.) -- Ce n'tait pas elle, c'tait le
  COESONIA : Tu pleures, Caligula.                                            monde qui riait par ses dents.
  CALIGULA (toujours dtourn) : Oui, Coesonia.                                  COESONIA : Ne pense pas  toutes ces choses, tu...
  COESONIA: Tu l'aimais tant que cela ?                                          CALIGULA (violemment) : Si, il faut y penser. Il faut y penser au
  CALIGULA : Je ne sais pas, Coesonia.                                        contraire. (Il s'agite et redevient nerveux.) -- J'ai compris un soir
                           Coesonia va vers lui et le prend aux paules.      auprs d'elle que toute ma richesse tait sur cette terre. Et c'est de
                         Caligula sursaute.                                   ce soir-l que je ne peux me dtacher. (Sourdement.) -- Avec elle,
  CALIGULA : Ne me touche pas. -- Je ne veux pas que tu me                    c'est la terre entire que je viens de perdre.
touches. (Plus doucement.) -- Reste ce que tu tais. Tu es la seule              COESONIA : Caligula !
femme qui ne m'ait jamais caress les cheveux. Nous nous                        CALIGULA (comme poursuivant un rve intrieur, vhment) : Je ne suis
comprenons sur beaucoup de points, n'est-ce pas ?                             pas un idaliste, moi. Je ne suis pas un pote. Je ne peux pas me
   COESONIA : Je crois que oui.                                               contenter de souvenirs. Je ne saurai pas. C'est un vice que je ne
   CALIGULA : Alors reste prs de moi sans parler. Je sortirai peut-          connais pas. Je ne me suis jamais masturb, c'est la mme chose. 
tre de l. Mais je sens monter en moi des tres sans nom -- comme            douze ans, j'ai connu l'amour. Je n'ai pas eu le temps de me faire
                                                                                                                 Annexes                               201
200                            Annexes
                                                                                                          // s'arrte et tourne un peu sur lui-mme. Il
des imaginations. Ce qu'il me faut, c'est un corps, une femme avec                                     reprend les phrases de Drusilla de la mme voix,
des bras et des odeurs d'amour. Le reste c'est pour les fonction-                                      mais plus lente et plus douloureuse.
naires, les comdiens et les impuissants. Et pourtant, voici le plus              CALIGULA: Tais-toi, Caus. (Confidentiel.) -- Elle me priait
douloureux : de ce soir-l, c'est tout ce qui me reste : le souvenir et         souvent de me taire. (Reprenant  nouveau.) -- Ne rveille pas mes
sa pourriture. Faut-il donc tre un fonctionnaire ?                             regrets. C'est si terrible d'aimer dans la honte. O h ! mon frre!
                           // se lve et va vers le miroir. Coesonia tend les   Lorsque je vois mes compagnes se taire et devenir songeuses,
                        bras vers lui, mais il ne la voit pas.                  lorsque je lis dans leurs yeux l'image secrte et tendre qu'elles
   CALIGULA : Elle avait une voix douce et elle parlait sans heurts.            caressent farouchement, ah ! je leur envie cet amour qu'elles taisent
Mais aujourd'hui son corps pour moi n'est pas plus rel que l'image             quand elles pourraient l'avouer! Mais elles renferment leur bon-
de ce miroir. Ce dialogue de ce miroir  moi, et de son ombre  moi,            heur pour le mieux prserver. Et moi je me tais  cause du malheur
si tu savais, Coesonia, l'affreuse envie que j ' a i de le jouer.               o mon amour me plonge. (La voix de Caligula faiblit.) -- Et
   Coesonia (dans un cri) : Non, je t'en prie, tais-toi.                        pourtant, des soirs comme ce soir, devant ce ciel plein de l'huile
   CALIGULA : C'est elle qui parlait d'abord.                                   brillante et douce des toiles, comment ne pas dfaillir devant ce
   COESONIA (se jette sur lui et s'agrippe  ses bras) ; Tu vas te taire. Tu    que mon amour a de pur et de dvorant ?
ne vas pas faire a.                                                              COESONIA (pleure, elle fait un geste et d'une voix touffe) : Assez.
                            Caligula se dbarrasse doucement de ses mains et                                [Mais Caligula se prcipite sur le miroir, tombe 
                        marche vers le miroir avec un sourire indicible.                                 ses pieds, le prend au cou et se serre avec dsespoir
  CALIGULA : Ce qu'elle disait n'avait pas d'importance tout de                                          contre lui.]
suite. C'tait pour donner le ton. C'tait le  la  d'un langage de               CALIGULA : Pur, Drusilla, pur comme les toiles pures. Je
musique et de sang -- musique du coeur, sang du dsir.                          t'aimais, Drusilla. Comme on aime la mer ou la nuit, avec un
                         // tend les mains vers le miroir. Coesonia s'assoit    enfoncement qui a la lenteur et le dsespoir des naufrages. Et
                       mais cache sa tte dans ses mains.                       chaque fois que je sombrais dans cet amour, je me fermais aux
                         La scne qui suit, grotesque dans les faits, ne doit   bruits du monde et  l'infernal tourment de la haine. Ne me quitte
                      jamais l'tre dans le ton.                                pas, Drusilla. J'ai peur. J'ai peur de l'immense solitude des
                                                                                monstres. Ne te retire pas de moi. O h ! cette douceur et ce
                                                                                dpassement.
                                                                                                           // s'arrte brusquement avec des hoquets de
                              SCNE       XI                                                            larmes. Il fait volte-face, se tourne vers Coesonia et
                                                                                                        la prend aux paules. H parle avec vhmence et
    CALIGULA (toujours la mme attitude bouleverse) : C'est moi qui ai                                 d'une voix pleine d'clats.
commenc. (Il rcite un peu.) -- Si tu venais prs de moi, Drusilla.               CALIGULA : Voil ce qui me poursuit. Ce dpassement... vois-tu,
(Confidentiel.) -- C'est ce que je lui disais. (Reprenant le ton de la          et l'ordure puante que cela est devenu en quelques heures. Tu as
rcitation.) -- Plus prs, et encore plus prs, pour qu'il y ait... Non,        entendu l'autre : le Trsor public ! Ah ! c'est maintenant que je vais
n'aie pas peur. Je ne te dsire pas -- pas encore ou plus du tout, je           vivre enfin. Vivre, Coesonia, vivre, c'est le contraire d'aimer. C'est
ne sais pas. Quand je mets ma main sur le corps d'une autre femme,              moi qui te le dis. Le beau spectacle, Ca;sonia. Et il me faut du
 :'est tout le regret de ta chair qui me monte aux lvres. Et quand             monde, des spectateurs, des victimes et des coupables.
d'autres que toi s'appuient sur mon paule, je les tuerais sans                                            // saute sur le gong et commence  frapper, sans
sourire  les voir faire les gestes d'une tendresse qui n'appartient                                     arrt,  coups redoubls.
qu' toi.
202                                 Annexes                                                                                Annexes                                   203
   CALIGULA (toujours frappant) : Faites entreries coupables. Je veux                 Et sais-tu ce qui reste? Approche encore. Regarde. Approchez.
les voir. Il me faut des coupables. Et ils le sont tous. (Frappant                    R e g a r d e z . (Il se campe devant la glace dans une attitude absurde et dmente.)
toujours.) -- Je veux qu'on fasse entrer les condamns  mort. Du                        COESONIA (regardant le miroir, avec effroi) : Caligula !
public, du public, Coesonia. Je leur montrerai ce qu'ils n'ont jamais                                                 Caligula change de ton, pose son doigt sur la
vu, ma colombe. (Il rit  perdre haleine, toujours frappant.) -- J e leur
                                                                                                                  glace et, le regard soudain fixe, dit d'une voix
montrerai un homme libre -- le seul de tout cet empire.
                                                                                                                  triomphante.
                              Au son du gong, le palais peu  peu s'est rempli de       CALIGULA : Caligula.
                           rumeurs qui grossissent et approchent. Des voix, des
                           bruits d'armes, des pas et des pitinements.
                              Caligula rit et frappe toujours. Des gardes
                                                                                                                           RIDEAU
                           entrent puis sortent.
  CALIGULA (frappant) : Et toi, Coesonia, tu m'obiras. Tu m'aide-
ras. Tu m'aideras toujours. Ce sera merveilleux. Jure de m'aider,
Coesonia.                                                                                                              ACTE Il
   Coesonia (gare, entre deux coups de gong) : Je n'ai pas besoin de
jurer puisque je t'aime.                                                                                              Jeu de Caligula
   CALIGULA (mme jeu) : Tu feras tout ce que je te dirai.
   COESONIA (mme jeu) : Tout, Caligula, mais arrte.
   CALIGULA (mme jeu) ; Tu seras cruelle.                                                                               SCNE        I
   COESONIA (pleurant) : Cruelle.
                                                                                                             Runion de snateurs chez Cherea.
   CALIGULA (mme jeu) : Froide et implacable.
  COESONIA : Implacable.
                                                                                         LE VIEUX S. : Il remue dans ma main son doigt du milieu. Il
  CALIGULA (mme jeu) : Tu souriras aussi.
                                                                                      m'appelle petite femme. Il me caresse les fesses.  mort.
  COESONIA : Oui, Caligula, mais je deviens folle.
                                                                                         PREMIER S. : Il nous fait courir tous les soirs autour de sa litire
                              Des snateurs sont entrs, ahuris, et avec eux les      quand il va se promener dans la campagne.
                           gens du palais. Caligula frappe un dernier coup, lve         DEUXIME S. : Et il nous dit que c'est bon pour la sant.
                           son maillet, se retourne vers eux et les appelle.             TROISIME s. : Rien ne peut excuser cela.
   CALIGULA (insens) : Venez tous. Approchez. Je vous ordonne                           LE VIEUX S. : Il n'y a pas d'excuses  cela.
d'approcher. (Il trpigne.) C'est un empereur qui exige que vous                         TROISIME s. : Non, on ne peut pardonner cela.
approchiez. [Vous savez ce que c'est un empereur. a donne de la                         DEUXIME S. : Patricius, il a confisqu tes biens. Scipion, il a tu
copie aux historiens et du prestige  des institutions qui en ont bien                ton pre. Octavius, il a enlev ta femme et la fait travailler
besoin.] (Tous avancent, pleins d'effroi.) -- Venez vite. Et maintenant               maintenant dans sa maison publique. Lepidus, il a tu ton fils.
approche, Coesonia.                                                                   Allez-vous supporter cela? Pour moi, mon choix est fait. Entre le
                              // la prend par la main, la mne prs du miroir et,     risque  courir et cette insupportable vie qui m'est faite dans la peur
                           du maillet, efface frntiquement une image sur la         et l'impuissance, je ne peux pas hsiter.
                           surface polie. Il rit.                                        LE JEUNE SCIPION ( voix basse) : Il a tu mon pre.
                                                                                         UN CHEVALIER : Nous sommes avec toi. Il a donn au peuple nos
  CALIGULA : [Plus de Drusilla, tu vois. Plus de Drusilla...] --                      places de cirque et nous a pousss  nous battre avec la plbe, pour
[Plus rien, tu vois. Plus de souvenirs, tous les visages enfuis ! Rien, plus rien.]   mieux nous punir ensuite.
204                           Annexes                                                                       Annexes                             205
                                                                             philosophie en cadavres. Vous appelez a un anarchiste. Et lui croit
  LE VIEUX S. : C'est un lche.                                              tre un artiste. Mais dans le fond c'est la mme chose.
  DEUXIME S. : Un cynique.                                                     Moi (il faut bien que je parle de moi), je suis avec vous -- avec la
  TROISIME S. : Un comdien.                                                socit. Non par got. Mais parce que je n'ai pas le pouvoir et que
  OCTAVIUS : C'est un impuissant, ma femme me l'a dit.                       vos hypocrisies et vos lchets me protgent plus srement que les
                         Tumulte dsordonn. Des armes sont brandies.        lois les plus quitables. Tuer Caligula, c'est tablir ma scurit.
                       Un flambeau tombe. Une table est renverse. Tout le   Caligula vivant, je suis tout entier livr  l'arbitraire et  l'absurde,
                       monde se prcipite vers la sortie. -- Mais entre      c'est--dire  la posie. (Il les regarde, et d'un ton pntr.) --Je vois sur
                       Cherea, impassible, qui arrte cet lan.              vos visages dplaisants la sueur de la peur. Moi aussi, j'ai peur.
                                                                             Mais j'ai peur de ce lyrisme inhumain auprs de quoi ma vie n'est
                                                                             rien. Ce monstre nous dvore, je vous le dis. Qu'un seul tre soit
                             SCNE       Il
                                                                             pur, dans le mal ou dans le bien, et notre monde est en danger. (Un
   CHEREA : Comme vous tes presss. O courez-vous?                         temps.) -- Voil pourquoi Caligula doit mourir. [Caligula doit
   DEUXIME S. (indign) : Au palais !                                       mourir pour cause de puret.]
   CHEREA : J'ai bien compris. Mais vous croyez qu'on vous                      DEUXIME S. (saute sur un banc) : Je ne te comprends pas trs bien.
laissera entrer?                                                             Mais je suis avec toi quand tu dis que les bases de notre socit sont
   DEUXIME S. : Il ne s'agit pas de demander la permission.                 branles. Pour nous, n'est-ce pas, vous autres, la question est
  CHEREA (toujours marchant, va s'asseoir sur un coin de la table            avant tout morale. La famille tremble. Le respect se perd. Rome
renverse) : Et vous croyez que c'est aussi facile que a? Qu'un             tout entire est livre au blasphme. Conjurs, la vertu nous appelle
homme va mourir parce que vous avez peur?                                    au secours. Nous sommes le parti de l'honneur et de la propret. Et
   DEUXIME s. : Que fais-tu l, sinon ? Il a couch avec ta femme,          ce sont les principes sacrs de l'ordre et de la famille que nous avons
                                                                              dfendre. Conjurs, accepterez-vous enfin que les snateurs soient
je crois.
                                                                             contraints chaque soir de courir autour de la litire de Csar?
   CHEREA : Il n'y a pas grand mal. Elle m'a dit qu'elle y avait pris
du plaisir. (Un temps.) Lui aussi, selon toute probabilit.                     LE VIEUX S. : Permettrez-vous qu'on les appelle  petite femme 
   LE CHEVALIER : Si tu n'es pas avec nous, va-t'en. Mais tiens ta           et qu'avec le doigt...
langue.                                                                         UNE voix : Qu'on leur enlve leur femme?
   CHEREA : Mais je suis avec vous. Moi aussi, je veux que Caligula             UNE AUTRE : Et leur argent?
 soit tu.                                                                                                              Clameur gnrale :  Non ! 
   UNE voix : Assez de bavardages.                                              DEUXIME S. : Cherea, tu as bien parl. Tu as bien fait aussi de
  CHEREA (se redressant, soudain srieux) : Oui, assez de bavardages.        nous calmer. Il est trop tt pour agir. Le peuple aujourd'hui encore
Je veux que les choses soient claires. Si j'avais la puissance de            serait contre nous. Il n'est pas ncessaire de faire prir un bourreau
Caligula, j'agirais comme lui puisque j'ai sa passion. Mais sur un           s'il faut ensuite payer cette excution de sa propre vie. Veux-tu
point, je ne suis pas d'accord avec vous. Si Caligula est dangereux,         guetter avec nous le moment de conclure ?
s'il vous fait la vie insupportable, ce n'est point par ses gestes              CHEREA : Oui. Laissons continuer Caligula. Poussons-le dans
obscnes, ses cruauts et ses assassinats. (Ambigu.) Mais c'est par          cette voie. Organisons sa folie. Un jour viendra o il sera seul
une passion plus haute et plus mortelle [qu'il ne faut pas craindre          devant un Empire plein de morts ou de parents de morts.
d'appeler posie],                                                                                     Clameur gnrale. -- Trompettes au-dehors.
    UNE VOIX : Qu'est-ce que c'est que cette histoire?                                              Silence, puis, de bouche en bouche, un nom :
   CHEREA : Cette histoire, bel anonyme, la voici. Par Caligula et                                    Caligula .
pour la premire fois dans l'histoire, la pense [la posie] agit et le
rve rejoint l'action. Il fait ce qu'il rve de faire. Il transforme sa
                    PRIRE D'INSRER (1944)1


   Avec Le Malentendu et Caligula, Albert Camus fait appel  la
technique du thtre pour prciser une pense dont L'tranger et Le
Mythe de Sisyphe -- sous les aspects du roman et de l'essai -- avaient
marqu les points de dpart.
   Est-ce  dire que l'on doive considrer le thtre d'Albert Camus
comme un  thtre philosophique  ? Non -- si l'on veut continuer
 dsigner ainsi cette forme prime de l'art dramatique o l'action                                         NOTES
s'alanguissait sous le poids des thories. Rien n'est moins  pice 
thse  que Le Malentendu, qui, se plaant seulement sur le plan
tragique, rpugne  toute thorie. Rien n'est plus  dramatique 
que Caligula, qui semble n'emprunter ses prestiges qu' l'histoire.            Page 35.
   Mais la pense est en mme temps action et,  cet gard, ces
                                                                                 1. Sur le premier tat du texte (manuscrit 1) figurait le titre :
pices forment un thtre de l'impossible. Grce  une situation (Le           Dsespoir de Caligula.
Malentendu) ou un personnage (Caligula) impossible, elles tentent de
donner vie aux conflits apparemment insolubles que toute pense                Page 67.
active doit d'abord traverser avant de parvenir aux seules solutions
valables. Ce thtre laisse entendre par exemple que chacun porte                 2. Sur les premiers tats du texte (manuscrits 1 et 2) figurait le
                                                                               titre : Jeu de Caligula.
en lui une part d'illusions et de malentendu qui est destine  tre
tue. Simplement, ce sacrifice libre peut-tre une autre part de              Page 107.
l'individu, la meilleure, qui est celle de la rvolte et de la libert.
Mais de quelle libert s'agit-il ? Caligula, obsd d'impossible, tente          3. Sur le deuxime tat du texte (manuscrit 2) figurait le titre :
                                                                               Divinit de Caligula.
d'exercer une certaine libert dont il est dit simplement pour finir
 qu'elle n'est pas la bonne . C'est pourquoi l'univers se dpeuple           Page 170.
autour de lui et la scne se vide jusqu' ce qu'il meure lui-mme.
On ne peut pas tre libre contre les autres hommes. Mais comment                 4. Cette dernire phrase ne figurait pas sur les premiers tats du
peut-on tre libre? Cela n'est pas encore dit.                                 texte. Elle a t rajoute pendant la guerre.
                                                                               Page 172.
                                                                                 5. Ces deux dernires phrases ont t galement rajoutes
                                                                               pendant la guerre.




   1. Pour l'dition conjointe du Malentendu et de Caligula. Texte crit par
Camus, mais non sign (note de Roger Quiliiot pour l'dition de la Pliade,
p. 1744-1745).
                                                                                                         Rsum                             209
                                                                           veut le tuer parce qu'il le juge nuisible; sous ses yeux, Caligula
                                                                           dtruit la preuve matrielle du complot (5, 6).

                                                                              Acte IV. -- Scipion rvle  Cherea qu'il ne pourra participer au
                                                                           complot contre Caligula, parce qu'une mme flamme leur brle le
                                                                           coeur (1, 2). Deux des patriciens, convoqus par Caligula, croient
                                                                           leur dernire heure venue, mais l'empereur les a seulement convis
                                                                            communier dans une motion artistique (3, 4, 5). Hlicon
                              RSUM                                       revendique auprs de Cherea sa fidlit  l'empereur (6). Pour
                                                                           prouver les ractions de son entourage, Caligula fait annoncer son
                                                                           agonie, puis sa mort (7, 8, 9, 10). Pour Coesonia, ce sont ceux qui
                                                                           manquent d'me qui ne peuvent supporter que l'empereur en ait
                                                                           trop (11). Un concours de posie, tourn au grotesque par
  Acte /. -- Caligula a quitt Rome depuis la mort de sa soeur et          l'empereur, permet pourtant  Scipion d'exprimer son ressentiment
matresse Drusilla et cette disparition trouble les patriciens (se. 1 et   (12). Troubl, Caligula, demeur seul avec Coesonia, entend ses
2). De retour, Caligula rvle  son confident Hlicon qu'il tait         paroles de tendresse avant de l'trangler, puis de constater que
parti chercher la lune (3, 4). Caesonia, la  vieille matresse , et le    tuer n'est pas une solution  (13). Seul face  son miroir, Caligula
jeune Scipion sont impatients de revoir l'empereur (5, 6). Caligula        attend, malgr l'ultime mise en garde d'Hlicon, les coups que
expose son plan : excuter les patriciens les plus riches et s'emparer     viennent enfin lui porter les conjurs (14).
de leur fortune (7, 8, 9). Il congdie Cherea et Scipion (10), puis
confie ses rves les plus fous  Coesonia (11).

   Acte Il. -- Plusieurs patriciens expriment entre eux leur senti-
ment de rvolte contre Caligula (1). Cherea se dclare  leurs cts,
mais au nom de raisons diffrentes. Il veut pousser au bout de sa
logique la folie de l'empereur (2). Caligula ridiculise et brutalise les
patriciens (3, 4, 5), puis ordonne qu'on organise la famine parmi le
peuple (6, 7, 8, 9). Il excute Mereia, souponn de l'avoir souponn
(10, 11). Scipion, dont le pre fut nagure excut par Caligula,
confie  Coesonia son dessein de tuer l'empereur (12). Seul avec lui,
il se laisse pourtant attendrir, puis lui dclare l'horreur qu'il lui
inspire (13).

   Acte III. -- Caligula se fait adorer en Vnus (1). Il explique 
Scipion qu'il n'est pas un tyran : il s'est seulement, par got de l'art
dramatique, chang en une figure du destin (2). Hlicon tente de
l'entretenir du complot qui menace sa vie, mais Caligula s'entte 
ne parler que de la lune (3). Le  vieux patricien ,  son tour, lui
rvle par lchet l'existence du complot, mais Caligula tourne son
aveu  sa confusion (4). Cherea lui annonce tranquillement qu'il
Prface de Pierre-Louis Rey         7
Caligula
 Acte   I                          35
 Acte   II                         67
 Acte   III                       107
 Acte   IV                        137
Dossier
 Chronologie                      175
 Notice                           177
 Historique de la mise en scne   181
 Bibliographie                    187
 Annexes                          189
 Notes                            207
 Rsum                           208
